Mai 2009 - Perou - Cusco la Belle : de la scene aux coulisses...

La veille au soir, nous avions décidé de nous arrêter avant Cusco. Une dizaine de kilomètres, pas plus : juste ce qu'il faut pour arriver au petit matin, les yeux frais et dispos, prêts à accueillir le spectacle.
Cusco la Belle : ses enchevêtrements de rues pavées, son défilé de places coloniales et fleuries, ses innombrables balcons impériaux, ses murs de pierres démesurément incas, ses ruelles étroites aux trottoirs élevées. Et son Histoire comme piédestal !
Cusco la Belle... celle dont j'avais déjà admiré le spectacle quatre années auparavant, et celle qui allait de nouveau entrer en scène pour nous : une Cusco en fête ! Sans le savoir, nous arrivons le jour de son anniversaire : la Belle s'est mise sur son 31. Les places et les églises s'enflent de danseurs en costumes traditionnels : le rouge flamboyant des étoffes se mêle à l'or orgueilleux des broderies qui réveille toutes les trompettes de la ville. La salle est comble : partout, d'insolites têtes blondes (depuis quand n'en n'avions-nous plus vues ?), se cachent derrière l'objectif des appareils photos : on sourit, on s'émerveille, on s'applaudit d'être là. Cusco éblouit de toutes ses paillettes, et ressemble à une actrice un soir de première.

Il y a quatre ans, j'étais arrivée en bus au cœur de la ville, directement et confortablement installée devant l'orchestre du théâtre, attendant patiemment la magie de la représentation. Mais l'avantage, - à moins que ce ne fût un inconvénient ? -, du cyclo-voyageur, c'est qu'avant de s'enfoncer dans son fauteuil de velours rouge, il n'a pas le choix : il lui faut faire un détour par les coulisses. Autre curiosité que celle-ci ! Notre arrivée à Cusco ne ressemble donc en rien à un soir de réveillon, entre strass et paillettes. Il est à peine 8h30 lorsque nous pénétrons dans l'antre de la ville... Odeurs de suie et de fumée. Nous nous frayons un chemin entre les klaxons affairés. Et traversons la ville de part en part, escaladant les trottoirs dans des rues trop souvent à sens unique, à la recherche d'une "loge" adaptée à nos moyens. Les balcons de première classe ne sont pas pour nous : nous dirigeons plutôt nos regards vers le poulailler. En haut, les charmantes têtes blondes de notre vieille Europe ; en bas, les nattes brunes des marchandes de friandises, et l'inextricable labyrinthe de Cusco la Péruvienne. Nous nous étonnons de voir que la gente blanche est cantonnée dans un périmètre bien délimité, autour d'une Place d'Armes digne des plus beaux jardins parisiens : la Scène ! Plus on s'éloigne de celle-ci, plus les rues grouillent : la ville journalière s'anime, avec ses vendeuses de fripes, ses morceaux de viande à même la rue, ses cireurs de chaussures, ses hôtels de passe. Nos vélos sont parfois trop larges pour déambuler sans se heurter à un moto-taxi, un étalage de cafetières ou un mendiant invisible tant il se fond dans un magma dont on ne perçoit ni l'origine ni l'aboutissement. Le maquillage de Cusco la Belle s'est visiblement estompée : les rides d'une actrice fatiguée, enfumée et stressée apparaissent.
Après deux heures de panique et d'ébullition dans les coulisses, nous finissons par trouver une "loge" pas très propre mais pas très chère. Et nous nous posons, enfin. Les yeux ni frais ni dispos. Cusco est belle à n'en pas douter. Et elle est l'exemple parfait d'une exploitation touristique réussie.
Mais je m'interroge. Je m'interroge sur l'idée que je me fais du tourisme, et sur ce qu'il est en réalité. J'ai l'impression que c'est une Cusco grimée que l'on s'efforce de nous montrer. Nous avons traversé des quartiers où, visiblement, aucun "gringo" ne s'aventure. Je nous sens un peu "leurrés". L'actrice Cusco sait parfaitement ce qu'attend son public, et se maquille en conséquence : elle va même jusqu'à proposer des massages zen à ses spectateurs médusés. Le tourisme qu'on nous propose ne serait donc plus qu'une illusion, une image, un mythe. Il ne serait plus ni découverte, ni voyage. On nous donnerait simplement ce que nous sommes supposés avoir envie de recevoir...

Le Pérou que je découvre aujourd'hui à vélo n'a rien à voir avec celui que j'ai parcouru en bus, sac au dos, il y a quatre ans. La scène hier, les coulisses aujourd'hui. La gomme des vélos a tendance à effacer le maquillage. Nous côtoyons moins les acteurs que les gagne-misère de l'intermittence... Le Pérou est un pays merveilleux, mais difficile à traverser. Et ce, à bien des égards. En arpentant ses montagnes, nous avons rencontré une population rurale en manque de tout, et surtout d'éducation : les enfants sont rarement à l'école, et passent leur temps à garder une vache ou un mouton, ou à jouer au lance-pierres ; les adultes font la même chose. C'est sans doute dans ce pays que nous ressentons le plus grand "choc" culturel : ici, pas de code de politesse, on ne se dit pas bonjour, on se bouscule, on ne s'excuse jamais, on n'a pas d'intimité, on s'accommode d'une promiscuité devenue habituelle, et on s'amuse du "gringo" qui passe. On lui en veut aussi. On lui en veut de tout ce qu'il représente, de tout cet argent qu'il porte sur lui sans même s'en rendre compte. On lui en veut d'être ce qu'on n'est pas, et d'avoir ce qu'on n'a pas. Loin de la Place d'Armes, le "gringo" n'est plus le touriste bienvenu. En sortant de la ville, alors que nous nous éloignons lentement de l'atmosphère enfumée du spectacle, des ouvriers installés à l'arrière d'un camion nous lancent violemment des pierres en pleine tête, et nous assènent des gestes obscènes. Le respect dû aux "gringos". Le spectacle est terminé, Messieurs Dames, bienvenue dans la Réalité.

4 commentaires:

Anonyme a dit…

Enfin je vous retrouve avec vos échappées belles et votre exquis rêve du beau.
Monsieur à dit " j'y croyais", c'est à ces mots au présent que je m'accroche: j'ai bien l'ambition de confirmer dans l'avenir tous vos dires.
Bises. Clément.A ( celui qui préfère les alexandrins à la réponse au sujet. Le beau à l'utile?)

Rachel et Guillaume a dit…

Je suis sure que tu tiendras tes promesses de reves, Clement. N'aies pas peur d'y croire.
Merci pour ce commentaire, qui me touche. Et, oui, les alexandrins ont souvent du bon!

Anonyme a dit…

il me semble que ce texte pourrait aussi s'appliquer à Paris : la paris des touristes et la paris des banlieues... et au-delà à tout-un-chacun : il y a tjs la face connue et la face cachée... la face dorée et la face sombre... this is life
mama

Anonyme a dit…

Mama a déjà tout dit. Rencontrer un pays, une ville prend du temps. C'est un vrai luxe de pouvoir découvrir les deux aspects. Il ne vous restera plus à votre retour qu'à en témoigner.
A presto
sara