Les mots de la fin...

Voilà ! L'aventure américaine est terminée pour Blanche-Neige et son Indiana.
MERCI à vous tous qui nous avez suivis, lus et soutenus.
MERCI à ceux qui nous connaissent, MERCI aux anonymes. Merci d'avoir été là pour partager nos émotions et nos instants de grâce, nos coups de gueule et nos grosses fatigues.
Vous n'imaginez sans doute pas à quel point vous avez été importants pour nous !
Toute fin est aussi un commencement... Nous n'avons pas dit notre dernier mot, et restons à jamais des chercheurs de trésors !
Nous vous tiendrons au courant de nos prochaines aventures...
Restez en éveil !
Rachel et Guillaume

21 juillet 2009 - Loudun - La besace est pleine, mais le monde est grand !

Me voici donc à mon bureau d’étudiante, au milieu des mille et un objets qui font que chez moi est chez moi. Une rose rouge fraîchement coupée a été délicatement posée au milieu d’eux ; je reconnais le geste tendre et aimant d’une maman dans l’attente. Tout est là. Rien n’a bougé. J’ai posé mon appareil photo sur la table. Moi aussi je suis là. Un an de plus. Un an après. Une seconde ou un milliard d’années.

Les derniers kilomètres qui écrivent la fin de notre aventure ont la main qui tremble. La pluie qui nous arrose fait baver l’encre de nos émotions : nous ne savons pas très bien ce que nous ressentons. Nous sommes quelque part entre joie intense et tristesse mélancolique. J’ai mal aux jambes comme jamais depuis un an, et ma gorge se serre. Nous avons tant de fois imaginé ce moment… Nous nous sentons comme la corde d’un arc trop tendu et savons que l’étreinte de nos proches fera partir la flèche du mot « fin ».
Irrémédiablement nos jambes tournent. Nous avançons.

Instants magiques des retrouvailles. Le cœur des miens sur le mien. Un trop plein de sourires et de regards mouillés. Et cette vague impression de s’être quittés hier.

Hier, aujourd’hui, - et nos trésors dans le ciel. Nos trésors humains et amoureux, nos trésors de nature et de grandeur, nos trésors de vie. En sirotant l’irrésistible champagne, je sais que vous êtes là, dans ma besace imaginaire. J’aperçois Maria sur le canapé, et Berta aux fourneaux ; Brian est déjà dehors à jouer au fresbee-golf, et Yulé observe silencieusement la terre du potager, - au loin, la cime de la Cordillera Blanca me regarde. Rien n’a changé, mais tout a changé : notre regard s’est coloré des couleurs du monde. Et cela ne se voit pas à l’œil nu.

Ce que nous avons vécu nous appartient à jamais. Blanche-Neige et son Capitaine n’ont pas fini de s’émerveiller de leur conte américain. Et le raconteront encore à ceux qui cherchent des trésors ; à ceux qu’un désert de sel ou un flamand rose fait pleurer. Ils ouvriront leur besace et partageront les trésors. Ils les protégeront aussi.
Et ils recommenceront. Car la besace est pleine mais le monde est grand. En savourant le Saint-Honoré des retrouvailles, nous rêvons déjà aux steppes de Mongolie. Les derniers kilomètres de notre voyage ont fini leur phrase par trois points de suspension.
Sans le moindre tremblement.

7 juillet 2009 - France - Ce retour étrange et familier...

Nous avons donc traversé l'océan, et remonté nos vélos dans le grand aéroport de Madrid. Nous avons surtout redécouvert notre vieille Europe. Et cette odeur si familière sur le tarmac... L'air est sec et emplit nos poumons, le soleil est déjà là, et nous sourions bêtement. Nous revoilà, après presque un an d'absence.
Tels deux Usbek à Paris, nous redécouvrons le pays, - l'Espagne, puis la France. Elle est étrange cette impression de familiarité et de dépaysement à la fois ! Nous reconnaissons tout, mais notre regard est neuf. Tout devient détail et retient notre attention. Nous redécouvrons la mode : toutes les femmes sont belles et apprêtées, toutes leurs robes sont différentes ; nous redécouvrons l'odeur de la cigarette qu'un passant vient d'éteindre ; nous redécouvrons la propreté des rues et des buildings. Nous entrons dans un supermarché... et redécouvrons l'abondance. J'avais oublié la largeur des allées, la froideur des frigos, l'infini des étals. J'avais oublié la diversité et le choix. J'avais oublié les gants stériles du charcutier ; les pyramides de yaourts, et les montagnes de fruits. J'avais oublié les CD, les revues, les écrans plats... Guillaume attend dehors, éternel gardien de nos fidèles bécanes ; j'emplis mon panier de jambon de pays, de fromage et de pain croustillant... et je souris de retrouver ces saveurs jamais oubliées. L'appétit du Capitaine est revenu. Nous salivons en silence.
Sur les routes d'Espagne, tout nous paraît si calme. Les voitures ralentissent à notre vue ; s'arrêtent même parfois. Nous n'en revenons pas de tant de prévenances. Six jours suffiront pour une traversée chaude, aride et solitaire. Nous ne détonons plus, personne n'est surpris de nous voir là, nous nous fondons dans le paysage. Nous demandons notre chemin, on nous répond toujours en souriant, et chacun reprend sa route et sa vie. Nous ne rencontrerons ni Ann, ni Brian, ni Maria, ni Oscar. Mais nous nous faisons à cette indifférence nouvelle : elle est le signe que nous sommes de retour au pays. Nous savourons tant de rouler de nouveau ensemble, avec une santé recouvrée pour notre Capitaine. Nous savourons de dormir de nouveau à la belle étoile sous une moustiquaire maintenant trouée. Nous savourons cette transition sans trouble, avant les grandes émotions des retrouvailles... Car évidemment nous y pensons. Dans quelques jours, nous reverrons amis et familles ; avec leurs joies, leurs questions, leurs attentes, leurs sourires, leurs étonnements, leurs incompréhensions aussi parfois. Nous allons surtout les voir, les serrer dans nos bras, et nous retrouver, comme avant, - comme si on s'était quittés hier. Je navigue entre excitation et appréhension... Tout tourne dans ma tête : notre vie future se dessine, et je m'imagine déjà à la rentrée de septembre lorsque nous passons devant le collège de Lasseube.
Nous avons choisi de rentrer par nos chemins d'amoureux : le col de la Pierre St Martin, et la caresse de ces Pyrénées qui nous sont si chères. Qu'elles sont belles nos montagnes ! Nous les redécouvrons comme on redécouvre une boite de vieilles photos dans un grenier oublié ; nos yeux brillent et se posent sur chaque rocher. Nous rentrons en France sous une pluie froide de juillet... Rien n'a changé ! Et plus rien ne nous arrête : dans une centaine de kilomètres, nous avons rendez-vous avec nos premières retrouvailles... Maître Guillaume retrouve le chemin de l'école, sur cette route d'Urdes qu'il a faite à vélo des centaines de fois l'année dernière. Les volets de l'établissement sont fermés, aucun ballon ne traîne dans la cour de récré. Nous avançons un peu plus loin. Jacques nous aperçoit, Jean-Marc nous reconnaît, et Elodie nous sourit déjà. Nous sommes là. Nous l'avons fait. Nous avons traversé les Amériques, nous sommes de retour, et nous voulons vous voir. Vous qui nous avez suivis toute cette année, vous qui avez partagé nos émotions, vous qui nous avez encouragés, félicités, soutenus dans nos pires moments. Si vous saviez comme vous avez été là, avec nous, sur les routes ! Si vous saviez comme vos petits mots nous ont portés ! Jean-Phi, Edith et Cécile nous rejoignent. La table se gonfle d'olives et de cacahuètes, on prépare du foie gras dans la cuisine, on débouche la bouteille promise et au frais depuis longtemps. Les enfants courent partout : maître Guillaume est revenu ! Qu'ils sont bons ces moments partagés ! Et nous avons tant de choses à nous dire. Autour de la table, notre retour se scelle : pour la première fois, nous nous entendons parler de notre aventure ; la voix ajoute une intonation aux mots écrits, elle les rend plus vivants ; nous nous rappelons des anecdotes presque déjà oubliées. En vous parlant de notre voyage, nous réalisons qu'il est passé, mais qu'il est là. En nous parlant de votre vie, de vos enfants, de l'année écoulée, nous réalisons que la route ne nous a pas éloignés de vous. Bien au contraire. Nous ne nous sommes jamais sentis si proches.
Demain, nous reprenons le chemin des retrouvailles. Le temps ne presse pas : il sera notre allié dans ce retour étrange et familier.


Juin 2009 - Bolivie - Bulletin de sante...

Cela fait plus de 10 jours que nous sommes maintenant à Oruro, et vous êtes nombreux à vous demander ce qu'il advient du Capitaine. Eh bien, sachez qu'il va mieux ! Il n'est pas encore à 100% de ses forces, mais, mille milliards de mille sabords, il y travaille. Les médecins n'ont pas réussi à identifier le parasite qui le mine : sans doute faudra-t-il attendre la technologie de l'institut Pasteur français pour le savoir. Mais Haddock n'est pas de ceux qui se laissent abattre pour si peu : nous avons toujours l'espoir de pouvoir regagner nos pénates à vélo depuis... Barcelone ! Notre vol pour l'Europe partira de Santa Cruz le 28 juin à minuit, et nous reprendrons la route le 2 juillet. D'ici là, nous passons le temps à manger du poulet/frites, à regarder Wimbledon à la télé et à organiser notre retour... Autant vous dire qu'il nous tarde de retrouver le grand air!

Juin 2009 - Bolivie - Les maux de la fin...

Haddock vient de casser sa pipe au sol, Indiana a laissé tomber son chapeau en chemin, Bond a lancé sa rose rouge au vent. Blanche-Neige n'a même pas eu le courage de la rattraper au vol, et s'en est retournée sans rien dire dans son pays des merveilles.
Sur le bord de la route ne restent que Guillaume et Rachel ; le premier recroquevillé, la seconde silencieuse. Les vélos sont couchés sur leurs sacoches : ils se font tout petits... Ils ne reconnaissent plus leur maître : plus rien de la fougue coléreuse du Capitaine, plus rien du courage légendaire de l'aventurier, plus rien du sourire ravageur du héros. La seule chose qu'ils perçoivent ce sont des soupirs, des hoquets, des sanglots. Et le vent qui souffle. Toujours.

Sur le bord de la route, il ne reste que nous. Et la décision que nous devons prendre. Pour la première fois depuis que nous roulons ensemble, mon chéri n'arrive pas à me suivre. Pour la première fois depuis que nous roulons ensemble, le corps a pris le pas sur le mental. Il faut se rendre à l'évidence : Guillaume est maintenant trop faible pour continuer. Ses jambes ne veulent plus lui obéir, et se soumettent elles aussi à la maladie qui le mine depuis maintenant deux mois. Nous sommes à quatre-vingt kilomètres du but. La bagatelle qui nous permettrait de boucler la boucle, celle qui nous conduirait tout droit au point que nous avions quitté il y a deux ans. Quatre-vingt kilomètres. La bagatelle qui rend la décision à prendre un peu plus amère. Mais nous sommes là, sur le bord de la route, et, finalement, cela n'a pas tellement d'importance. Nous avons tant avancé depuis presque un an ! Alors oui, nous allons faire une grande pause ; oui, nous allons prendre le train pour nous rendre dans une grande ville ; oui, nous allons aller à l'hôpital et faire, enfin, des analyses complètes ; et, oui, nous allons repartir ! Faire une pause, ce n'est pas mettre un point, c'est ouvrir une parenthèse. Faire une pause, ce n'est pas continuer à écrire, c'est apprendre à souligner. Mettre des couleurs sur ce qui est important pour nous, sur ce qui nous anime, sur ce que nous vivons.

Nous sommes à Oruro, après 15 heures de train, et une fatigue inédite pour notre héros. Dès notre arrivée, nous nous sommes rendus à l'hôpital public San Juan de Dios, et deux heures après, Guillaume était sous perfusion, après avoir été conduit à son lit en fauteuil roulant ! Le dortoir où il se trouve a des allures de dispensaire d'après-guerre : une vingtaine de lits de fer se font face en rang d'oignons ; seuls trois d'entre eux sont occupés. Un cortège d'apprentis-infirmières s'échinent à prendre la tension et la température de chacun des malades ; tout à l'heure, elles passeront l'après-midi à confectionner des étiquettes à attacher sur leur lit. Elles mangeront aussi des oranges en montant de la son de la télévision ou en téléchargeant le dernier tube latino sur leur téléphone portable. Aucune d'elles n'ira nettoyer les excréments qui gisent depuis le matin dans les toilettes... L'hygiène n'est visiblement pas la priorité ici : pas de savon, pas de gants, pas de papier toilette ; un homme en bleu de travail et au sourire avenant, apporte des biscottes après avoir nettoyé le petit vieux du lit d'à-côté. Peu importe. Nous attendrons que les perfusions s'écoulent lentement, et nous ramènerons notre héros à l'hôtel, où il rejoindra sa belle...

Nous sommes maintenant couchés dans un lit aux draps roses. Au loin, nous entendons l'agitation du marché que nous avons photographié il y a quelques semaines. Au porte-manteau, le chapeau d'Indiana est revenu comme par magie : il attend son tour ; sur la table de chevet, la pipe de Haddock invente les nouveaux jurons à venir, et la rose de Bond reste incroyablement fraîche. Tous trois savent que de nouvelles aventures se préparent : traverser l'océan pour rejoindre le continent européen, et là, sur la chaude terre d'Espagne, retrouver leur maître plus héroïque que jamais !



Fin mai 2009 - Bolivie - D'Uyuni a Atocha - Tempête de sable !

A croire que lorsque l'on est sur un nuage, on n'a pas d'autre choix que d'en redescendre. Après l'euphorie d'Uyuni, la chute fut brutale et douloureuse. Au matin du départ, le Capitaine grimace : sa santé fait de nouveau des siennes. Une nuit de vomissements et de diarrhées plus aiguës que de coutume, un estomac noué. Nous sommes maintenant habitués à ce genre d'intempéries intestinales, mais tout de même. Cela dit, comme Haddock est un surhomme invulnérable, hors de question de céder aux caprices gastriques, vogue la galère et advienne que pourra. Ventre vide, mais mental d'acier, notre héros chevauche son vélo et en avant Guingamps !
Nous quittons Uyuni sans problème et une belle piste se présente à nous : un genre de tôle ondulée harmonieusement recouverte de couches de sables fin, granuleux ou épais selon l'humeur. De quoi avoir l'impression d'être en pleine mer, un soir de belle tempête : remède qui a déjà fait ses preuves contre la nausée... D'autant qu'un vent patagon s'est levé. Par chance, il nous pousse plus qu'il nous freine. Et le Capitaine est vaillant, mille milliards de mille sabords, il n'en est pas à sa première tempête !
Mais tout de même.
A force de chercher des chemins de traverse à la tôle plus clémente, nous nous égarons : la route est loin maintenant et une rivière nous en sépare. Demi-tour ! Face au vent, of course, c'est plus marrant.
Trente kilomètres et trois heures de lutte plus tard, Haddock jette sa pipe à terre : liquidé, muerto, cassé, HS, game over. Ca tombe bien : on arrive dans un village ! Ah, les villages de Bolivie : de petits points sur la carte, et... des ruines sur le sable ! De vrais villages fantômes perdus dans les brumes sablonneuses... On se demande qui peut bien vivre là : la plupart des maisons de terre cuite n'ont pas de toits, et gardent leurs fondations comme vague souvenir du passé. Pourtant, nous sommes toujours surpris de découvrir une ou deux âmes ici ou là, à la esquina. Un grand bâtiment jouxte la voie de chemin de fer, Blanche-Neige s'y aventure, petite feuille d'automne résistant à la tempête hivernale. Plusieurs maisonnettes de bois se touchent : un voisin nous autorise à en occuper une. Ouf ! Enfin à l'abri du vent ! A 15 heures, la toile de tente prend place sur la terre battue ; à 15h03, le Capitaine s'endort, pour ne se réveiller qu'au petit matin. L'estomac à la place des intestins et vice versa. Le vent, qui a pris sa petite pause sous les étoiles, reprend vigueur au premier rayon de soleil. Nous n'avons plus d'eau : il nous faut repartir. Mais le Capitaine est vaillant : ventre vide, et mental d'acier, notre héros chevauche son vélo et en avant Guingamps !
Sauf que. Sauf que le vent n'est plus du vent, la tôle ondulée n'est plus de la tôle ondulée, et nos héros plus des héros. La seule chose que la Patagonie pourrait envier à la Bolivie, c'est son sable ! On ne distingue bientôt plus le bleu du ciel : une brume jaune occupe le premier plan. Des rafales continues jettent sur nous des rubans de sable que nous avons peine à éviter. Nous nous protégeons le visage en arborant nos cagoules de gangster, dérapons sans cesse sur cette route instable, poussons nos vélos grinçants, regards à terre et yeux plissés. Du paysage nous ne verrons rien. Nous attendons le prochain village-fantôme : 30 kilomètres nous dit la carte...
45 km et 4 heures de lutte plus tard, nous apercevons notre première âme : un papi, qui, pour l'occasion, arbore ses lunettes de piscine. Pas bête. Les yeux rouges, les membres frigorifiés (nous sommes toujours à 4000 mètres...), et le ventre vide du Capitaine, nous implorons de l'aide. Une "auxiliaire de santé" nous reçoit et nous donne de quoi réhydrater Haddock, avec, en sus, un médicament miracle contre les tempêtes intestinales. Et puis, comme ici, en Bolivie, on n'est pas du genre à laisser son prochain en rade, on nous octroie un petit local où on pourra se reposer, et, sûr, sûr, la tempête va cesser. Encore faut-il savoir laquelle... Car si le vent s'arrête bel et bien à la nuit tombée, le barbu de Blanche-Neige, lui, est à l'agonie. Le médicament a dû se tromper de miracle : le Capitaine se tord de douleur, peine à respirer, et tremble de convulsions et d'inquiétude. Sa belle n'en mène pas plus large. Inutile de compter sur une voiture pour faire les trente derniers kilomètres qui nous mèneront à Atocha, ville vivante dotée d'un hôpital... La nuit avance et on finit par s'endormir. Demain est un autre jour.
Au réveil, Haddock est de nouveau vaillant (ventre vide et mental d'acier, on sait). Le bleu du ciel a repris ses droits, les grains de sable ont retrouvé leur logis. On reprend la route dans un paysage nouveau : une sorte de Cappadoce colorée. Le relief vallonné nous joue un dernier tour, mais nous atteignons enfin Atocha, direction Hôpital. Un hôpital tout neuf, où le Capitaine pourra faire toutes les analyses nécessaires. En attendant, on prend sa température, sa tension, et on le pèse... Haddock ne ressemble plus à rien : il a déjà perdu 10 kg depuis notre départ !
On est dimanche, on ne fera les analyses que demain. D'ici là, on se trouve un petit hôtel, on se glisse sous les draps, et on attend. Ventre vide et mental d'acier.

Mai 2009 - Bolivie - L'ivresse des grands espaces...

Ce nouveau souffle qui nous a portés jusqu'au désert de sel est béni. Une bénédiction de beauté. Une traversée de terre aérienne de pureté.
Nous avions pourtant hésité à prendre cette route : d'autres cyclistes nous avaient mis en garde contre son sable sournois, et ses remous incessants. Mais elle nous attirait ; loin du goudron et des grandes villes, nous entendions son chuchotement de promesse. Promesse de calme et de solitude, promesse d'horizon et d'infini. Le luxe d'être seuls sur notre terre-mère.
Je me revois, cahotant, cherchant des yeux la sente aux grains de sables cléments, rétablissant un équilibre précaire, bloquant le pied sur la pédale, m'adaptant aux remous, le bras tremblant, - mais le sourire aux lèvres. Je m'arrête. Guillaume est loin devant, et j'entends le silence. Autour de moi : rien. Ou plutôt : tout. Tout est là. Je suis entourée d'un espace sans fin, d'une lande magnifique que frôle un azur inédit de pureté. Le souffle de l'Ouest me fouette le visage. Tout est désert, et je sens pourtant un sentiment rare de plénitude. Je souris seule, je pleure seule. Je pleure de beauté ; je pleure de me sentir si vivante. Là, au milieu de Rien ; là, au milieu de Tout. Ce paysage, qu'on pourrait croire de désolation, emplit chacune de mes veines ; ce paysage, sans doute mortifère pour certains, fait vibrer chacune de mes artères. Je ne fais rien, je ne produis rien, je suis inutile, je ne suis qu'une passante, - et je me sens vivre plus que jamais. Plus que jamais au grand air, loin de ma claustrophobie naturelle, loin de cette mort que je me suis toujours représentée comme un lent étouffement, une longue asphyxie.
Je respire.
Et je repars, sur cette route que je vois dessinée au loin, et qui nous mène, je le sais, à notre rêve brut : le salar d'Uyuni. Quelques kilomètres nous séparent maintenant de ce but ultime... Les dix mois passés sur les routes tournent dans nos têtes. Nous revoyons les visages et les sourires ; nous revoyons l'émerveillement de certains paysages et la tranquillité de la nuit qui vient. Nous revoyons surtout les moments difficiles, ceux où l'on n'y a plus cru ; ceux où on a pleuré parce qu'on avait trop mal ; ceux où on a désespéré parce qu'on manquait de lucidité ; ceux où on a tapé du poing, blessés par une colère trop vive. Nous revoyons ces moments où Uyuni était trop loin ; où on s'en est presque voulu d'avoir eu l'outrecuidance de le rêver. Et puis nous voici là, avec cette bande de désert blanc que nous apercevons au loin. Encore quelques heures. Quelques heures d'attente à savourer. Nous y sommes presque. Et il y a tant de plaisir dans ce "presque"... Nous avons maintenant la certitude d'y arriver.

Et nous y sommes. Comme pour faire durer l'excitation, nous dévions de la route principale sans le savoir, et arrivons sur notre rêve par un chemin de traverse. Les cônes de sel se font plus précis ; nos roues crissent déjà sur les cristaux inviolables ; nous nous laissons envelopper par cette nappe irréelle de blancheur. Un rire nerveux nous prend : nous y sommes ! Nos yeux sont humides, et nous ne saurions dire si c'est pour la beauté de l'espace ou du moment. Il est difficile de décrire l'émotion qui nous fait frissonner : elle est trop pleine de tout. Après plus de quinze mille kilomètres, nous sommes là où nous voulions être. Ensemble. Ivres de bonheur. Et à cet instant précis, au-dessus de nos têtes, le survol d'un flamand rose sorti de nulle part, nous salue.
Une bénédiction de beauté sur nos vies.

Mai 2009 - Bolivie - Le salar en images...































Mai 2009 - Bolivie - La route vers Uyuni en images...






















Mai 2009 - De La Paz a Oruro : "Pura pampa!"

Après les splendeurs du lac Titicaca, nous nous enfonçons dans les rues labyrinthiques et profondes de La Paz. Etrange ville que celle-ci, entièrement construite sur une forme de canyon. Le Bolivien qui vit dans la capitale n'a d'autres choix que de monter ou descendre. "Un vrai cauchemar ! ", nous confie l'un d'eux. Nous n'avons pas de peine à le croire, et ne resterons là que le temps de penser à notre retour et de nous procurer nos billets d'avion. Cheminer dans une ville telle que La Paz est pour nous bien plus éprouvant qu'une journée de montagne à vélo...
Après cette plongée en pollution bouillonnante, nous reprenons la route jusqu'à Oruro pour environ trois-cent kilomètres de "pura pampa". Les maisons de brique inachevées s'espacent peu à peu pour nous laisser au désert d'une lande jaunâtre, asséchée par déjà plus de trois mois sans pluie. Nous traversons quelques villages, et remplissons nos sacoches du peu de denrées que nous trouvons. Parfois, sans qu'on s'y attende, et sans savoir pourquoi, une paysanne se détache sur cette langue de terre aride. Elle attend, garde quelques bêtes. Une autre, silhouette diaphane et aérienne, se dessine là-haut, au bout d'une pente inattendue. Dans sa main, elle agite un malheureux fromage qu'elle vendra à l'automobiliste assez lucide pour s'arrêter devant cet ange sorti de nulle part. Ailleurs, devant la porte d'une maison entrebâillée, de grandes bâches s'étendent accueillant en leur surface les innombrables grains de maïs à sécher.
Souvent, notre regard décroche, se fixe sur le goudron, oublie qu'il est en terre bolivienne ; nos pensées vagabondent. Puis un nouveau village nous ramène à la réalité : il nous faut trouver un endroit pour dormir. La lande n'offre pas assez de discrétion pour camper et est avare en eau. Il n'y a pas d'hospedaje dans ces contrées, mais il y a des centres de santé. Rares bâtiments assez neufs pour se détacher nettement de l'ensemble. Par deux fois, nous nous présentons et demandons l'hospitalité. Nous en profitons aussi pour nous faire ausculter : depuis quelques temps, nous nous sentons tous deux fébriles, et souffrons de problèmes bien communs dans ces pays où l'eau et la nourriture ne sont pas sans reproches. L'accueil est toujours bon : on nous laisse camper, ou on nous propose un cuartito qui ne sert pas. On nous offre du maté, des clémentines ou des biscuits. On nous offre surtout des sourires et de la discrétion. Et cela nous va bien.
Un autre soir, deux hospedaje se présentent à nous, mais nous font fuir. Non que nous soyons bien difficiles, mais, quittes à n'avoir ni douche ni toilettes, nous préférons la chaleur de nos duvets, plutôt que les puces des draps poussiéreux. Nous faisons le plein d'eau, et repartons en pampa. Quelques kilomètres plus loin, nous trouvons un corps de maisons abandonnées. Nous nous engouffrons dans ce refuge de terre cuite, comptons sur l'épaisseur des murs pour nous protéger un peu du froid. Les maisons en ruines sont fréquentes sur ces routes, et ce n'est pas la première fois que nous nous en servons. Quelques paysans ont bien dû nous apercevoir, mais, pour cette nuit, ils feront comme si ils ne nous avaient pas vus. Et c'est ainsi que de centres de santé en maisons abandonnées, nous arrivons doucement à Oruro, ville en apparence plus calme que La Paz, mais non moins animée. Nous trouvons cette fois un vrai hôtel, avec douche chaude (!), et laissons nos costumes d'Indiana à l'entrée... Nous apprécions ce confort provisoire, mais salutaire ! Au seuil de ce palace s'ouvre le marché de la ville. Depuis que nous sommes sous la ligne de l'Equateur, nous avons oublié ce qu'est un supermarché, et faisons nos courses en déambulant dans les allées des marchés couverts et découverts. Là, les étalages de fruits et légumes jouxtent les "bars à jus" ; à côté, les viandes découpées du matin sourient depuis leur suspensoirs ; plus loin, la marchande de pain attend le chaland, tandis que sa voisine, assise derrière son comptoir de riz et de papiers hygiéniques, écoute vaguement le transistor qui grésille sous son bras. Partout des cantinières nourrissent le passant : chacun mange en silence dans une assiette de vieille porcelaine à fleurs. Et nous, nous passons, nos sacs plastiques en main. "Que vas a llevar, mamita ?" Nous achetons un peu partout, de plus en plus familiers à ces contacts presque quotidiens. Tout à l'heure, au sixième étage, sur la terrasse ouverte de l'hôtel, nous ferons cuire nos oeufs et nos petits légumes, et nous siroterons notre infusion de feuilles de coca en regardant de loin l'agitation de la ville... Un nouveau souffle qui nous portera jusqu'à Uyuni !

Mai 2009 - Les marchés de Bolivie...