Nous venons de quitter Cusco. Le soleil nous accompagne sur cette splendide route bitumée qui va nous mener jusqu'en Bolivie via le lac Titicaca. Cette langue de bitume au cœur de l'altiplano péruvien est prédestinée au tourisme : les bus doivent s'en donner à cœur joie en Juillet-Août. Nous ne sommes que début Mai, et le trafic est beaucoup plus paisible. On se sent bien, loin de l'agressivité des dernières semaines. On a troqué le costume du Gringo pour celui de l'Amigo. L'espoir du dollar donne manifestement un peu de respect...
En tous cas, nous bénissons ce calme autour de nos personnes et je me reprends à rouler seul, pouvant laisser Rachel quelques centaines de mètres derrière. La tranquillité de l'esprit n'a vraiment pas de prix.
Une pente douce, presque raffinée nous conduit paisiblement vers un nouveau col. L'allure est rapide comparée à nos précédentes ascensions même si le compteur peine à afficher les nombres à deux chiffres. Les quelques camions qui nous dépassent ne vont guère plus vite. Ils peinent parfois plus que nous. Celui-ci a bien du mal à me rattraper : j'entends son lourd moteur vrombir et imagine la terrible fumée noire qui va me couvrir dans quelques instants. Des cris s'élèvent : à n'en pas douter des travailleurs sont à l'arrière du mastodonte et envoient quelques "encouragements" à Rachel qu'ils dépassent. A-t-elle pris sa dose de Gringa, ou alors la tendance se confirme-t-elle d'un retour dans le monde civilisé ? Réponse dans quelques secondes, la machine à broyer du noir se rapprochant indiscutablement de ma machine à créer du rêve...
Le camion se porte bien à ma hauteur. Je coupe ma respiration pour faire barrière à l'immonde pot d'échappement. Malgré tout je reçois le fiel du camion. Mais cette fois la sensation est nouvelle : les poumons semblent indemnes ! C'est la mâchoire qui me lance. Et puis cette série d'impacts sur la tête et le vélo. Je m'arrête.
Je viens de recevoir une volée de pierres en pleine tête.
Le temps de réaliser, de lever des yeux incrédules vers le monstre noir et je découvre ces bons vieux travailleurs hilares à l'arrière du bousier, me faisant étalage de leur plus belle gestuelle obscène... je leur cries de descendre et de venir. Ils redoublent de rires et de langage des signes. Et disparaissent à la vitesse de leur intelligence. Soit lentement, lentement, comme un mauvais rêve qui s'éternise et te met le cœur au fond des tripes.
Ils ont osé.
Je reconnecte. Et Rachel ?
Je me retourne enfin et, soulagé, la découvre venant vers moi.
Au moins, ils n'auront pas osé.
La mâchoire me lance mais mon esprit est ailleurs.
"Ça va mon chéri ? Tu n'avais pas ton casque. Ça va ?"
"Toi ?"
"J'avais mon casque..."
Ça y est : la haine est là.
Ils l'ont donc fait : ils ont jeté, avec toute leur violence, des pierres au visage d'une femme seule sur la route.
Parce qu'elle est blanche.
Et parce que je suis un homme impulsif qui aime parfois réprimer la raison, parce que je viens de découvrir "l'autre côté", je vais vous dire et vous écrire les mots qui me semblent les plus justes pour raconter cette rencontre avec l'intolérable. Cette visite de la haine dans mon intimité profonde et toute la violence que cela a provoquée en moi.
Ceux qui veulent du politiquement correct et du Professeur des Ecoles, passez votre tour. Car, je n'ai certainement pas l'intention de vous abreuver de bons sentiments. Je ne leur trouverai aucune excuse : ça c'est bon pour ceux qui vivent leurs aventures dans leur canapé. Je connais : j'ai moi aussi un canapé. C'est pas bien la haine et la violence ? Ben non, c'est pas bien, mais parfois ça te dépasse, tu sais...
Or donc.
Je remonte une petite semaine en arrière. Le même camion, la même lenteur du moteur et des méninges. Le même voile noir après son passage. Un crétin d'une vingtaine d'année vient d'envoyer un baiser virtuel d'une obscénité rare à ma bien-aimée. Apres l'avoir longuement montrée du doigt, comme une bête de cirque. Rachel est dégoutée et c'est cette réaction, je vous l'avoue, qui me fait si mal. Quand je la sens touchée, blessée, humiliée, la haine me vient. Les digues, les barrages, les fortifications de ma très sage éducation explosent alors avec la facilité de la fatalité.
Elle me le dit dans les yeux et je n'arrive pas à quitter son regard :
"Tu as vu ?"
Je la gronde presque aussitôt.
"On le sait bordel, faut pas faire attention !". Bien sûr, cette phrase est d'une connerie incroyable dans ma bouche. Je suis bien trop à fleur de peau pour y croire ne serait-ce qu'un millionième de seconde.
Merde, j'ai la haine.
"Le connard...", elle rajoute.
Tais-toi, nom de Dieu, ma chérie...
Ma soupape vient de ricocher sur la face cachée de la lune.
"Je vais m'en faire un avant la fin, c'est sûr..." Je l'avoue : j'en meurs d'envie.
Je me dis tout de suite que ce n'est pas bien... Mais, ce dont je rêve, c'est réellement de retrouver ce petit con et lui témoigner mes plus sombres hommages.
Dieu m'entend, et de ce pas, me met à l'épreuve. Un virage, des travaux, le camion est bloqué. Alors éducation ou violence primaire ? A vos pronostics...
Comme un coq monte sur ses ergots, je me dresse sur mes pédales et rattrape celui qui va prendre pour tous les minables de cette planète. Je le montre du doigt avec la même humiliation qu'il a voulu donner par son geste trois minutes auparavant. Il se cache dans la meute des faibles qui s'agglutinent à l'arrière du camion. Tous ces gens qui n'ont rien fait pour empêcher son geste et qui resteront totalement étrangers à la scène qui va suivre. Tous ces hommes et femmes qui laissent faire. Toute cette masse informe qui s'avère comme partout dans le monde autant apte à se lever pour les causes les plus nobles qu'à se fourvoyer dans les crimes les plus sordides. Toute cette masse à la merci d'un génie comme d'un écervelé.
Mais mon doigt comme mes mots ne peuvent être plus longtemps ignorés.
"Toi, viens recevoir ton baiser."
Les gens s'écartent et il me répond, insolent.
"C'est pas de toi que j'en veux un, c'est de la femme."
"La femme, c'est mon épouse. Alors c'est moi qui vais te le donner."
Non, non, me fait-il de la tête, le sourire beaucoup moins flamboyant.
Rachel est maintenant là, à mes cotes, et beaucoup plus professeur que moi dans ces moments-là, elle assène :
"Ceci, c'est du manque de respect !" La voix est lourde.
Notre très cher a alors cette répartie magique, que la masse susmentionnée ne va pas mettre en doute un seul instant, par connivence, manque d'audace, ou tout simplement par lâcheté :
"Si, c'est le respect dû au Gringo."
Propre.
"Descend, descend, petite merde..."
Mon espagnol est excellent, mais je l'avoue, il n'existe en moi plus une seule connexion neuronique.
"Descend, descend petite merde..."
Le disque est enclenché. Gare à toi, mon pote...
Bien sûr, il ne descend pas et baisse maintenant la tête. Tout à coup le Gringo lui fait peur. Il a déjà vu ce regard... Il y est : Hulk, c'est bien ça... Et comme Dieu en a assez vu de ma toute puissance primitive, le camion redémarre. Tous, même le Roi des répliques, disparaissent dans un silence tendu. Le bruit du moteur n'existe plus. Il ne reste que mon regard. Qui pèse, qui pèse...
Malheureusement ces actes isolés n'en sont plus. Le Pérou va mal, très mal. Tout simplement parce que ces mots, ces gestes, ces pierres jetées de la falaise ou du camion sont faits dans une totale impunité. Et quand on raconte aux autres ce que l'on vient de vivre, ils ne sont pas surpris. Alors, le bus climatisé qui fera le circuit lac Titicaca-Puno-Cusco-Lima-Arequipa ne recevra ni pierres, ni "Gringo". Des "Amigos" pour le dollar et l'euro, la ballade sur le lac, l'escalade du Machupichu, les Plazas de armas des centre-ville occidentalisés et le touriste aura son lot de belles images et de rencontres aseptisées. Il vous dira que le Pérou, c'est magnifique et il aura 1000 fois raison. Et il vous dira que l'accueil y est très bon, et il aura 1000 fois tort. Pourtant c'est certainement ce Gringo-là qui fait naître leur haine. J'imagine... Celui qui détient le pouvoir, parce que l'argent. Mais celui-ci est introuvable : il est dans la bulle "tourisme-agence de voyage", bulle du rêve et du mensonge par omission. Pourtant, les agences de voyage ont bien raison : on n'envoie pas un client se faire caillasser. C'est le b.a.ba.
Alors on insulte et on caillasse le cycliste.
Peter[1] a reçu ses "Gringos", ses pierres et ses tomates.
Andy aussi, en plus des "Monos" ("singe!") dont nous avons été épargnés jusqu'alors...
Ici, au Pérou.
Oui, nous sommes à nus sur nos vélos. Exposés à tout. Au soleil, au vent, à la neige, à la pluie, à la boue, aux orages, au froid, et au racisme donc. C'est normal, mais ça n'en reste pas moins dur. Et, dans ce quotidien, ma conscience du monde évolue encore. Ma propre identité s'en trouve perturbée aussi. Je me surprends à ne plus avoir vraiment peur de cet Homme. Je me surprends à comprendre que ma haine violente et parfois incontrôlée me donne une force de dissuasion incroyable : je réinvente la fission de l'atome. Je me surprends à créer la peur sur les visages agressifs. Sitôt que je le peux, c'est-à-dire quand ils ne sont pas motorisés, j'accepte le combat proposé par ces énergumènes. Je réponds avec une violence froide qui doit être terrible. Je crois qu'ils savent que je suis capable de devenir incontrôlable. Et le pire, c'est que j'en suis conscient moi-même. Terrible a écrire.
Mais bien plus terrible à vivre, croyez-moi.
Et cette expérience me donne un regard neuf - et enfin lucide ? - sur le racisme. Me donne surtout beaucoup de vigilance et de retenue sur des idées qui m'étaient chères. Je ne cautionnerai jamais la haine gratuite. Mais aujourd'hui je me sens capable de comprendre. Je me sens capable de saisir la violence qu'il y a dans un refus d'emploi ou d'appartement parce que je suis de telle ou telle couleur. Je me sens capable de sentir le poids d'un regard malsain porté sur mes origines ou ma condition. Et, si je la plains et je la regrette, je suis surtout capable de comprendre la haine terrible qui peut en résulter.
On réagit tous à notre manière. Andy fait en toutes circonstances comme si ce n'était pas grave. Peter offre son postérieur bien blanc à ses agresseurs. Rachel tente de raisonner et de laisser filer. Je m'emporte et je demande le combat. Mais, au fond, tous, on en ressort avec du dégout et une vision toujours plus critique de notre humanité.
Nous l'avons déjà écrit : l'éducation est à la base de tout. Je le réécris. Et je le réécrirai encore.
Comment l'enfant évolue-t-il dans ce climat ? La réponse est évidente.
Les uns hurlent comme des illuminés, les autres te jettent des bâtons ou des pierres, celui-ci met une claque sur les fesses de Rachel avant de partir en courant. Celui-là, enfin, du haut de ses 13-14 ans tente d'humilier le Gringo.
La pente est très raide. Il fait chaud et le compteur est bloqué autour des 5 à l'heure. Nous remontons lentement vers un groupe d'adolescents qui marche au milieu de la route. Nous les saluons et passons. Vite, l'un d'eux, veut tâter de la sacoche de Gringo. Allez savoir pourquoi, j'ai le regard acéré et la réplique rapide depuis quelque temps :
" Ne touche pas ! Ne touche pas !"
Je le dépasse. Bien sûr, il s'accroche à mon porte-bagages et arrête mon vélo.
La gifle est partie sans que je m'en rende compte. A peine me suis-je entendu dire :
"La prochaine fois, je fermerai le poing. Ne t'avise pas de recommencer." Rauque, la voix.
Et de lui montrer mon poing. Et de lui offrir mon regard spécial Pérou.
Il baisse la tête et ne moufte pas.
Mais il vient d'où ce Gringo? doit-il se demander. Lui, comme tous ses prédécesseurs, s'écrase sitôt le combat engagé. Cette faiblesse est criante ici. Moi, me voila du haut de mes 33 ans, ayant donné la première claque de ma vie. Evidemment, je n'en suis pas fier. Mais force est de constater que cela m'a fait du bien et m'a évité bien des palabres.
Triste constat de celui qui affronte la misère intellectuelle.
Triste constat de celui qui parcourt le monde le cœur au bord des lèvres et qui le retrouve trop souvent noué au fond de ses entrailles.
Triste constat de celui qui veut devenir père et offrir à ses enfants une vie heureuse en ce bas-monde.
Devrai-je leur conseiller plus tard les agences de voyage pour découvrir le monde ?
Cette idée me fait peur...
[1] Peter et Andy sont d'autres cyclo-voyageurs que nous avons rencontrés et qui sont, depuis, devenus de bons amis.
3 commentaires:
eh bien, le guigui, il devrait écrire plus souvent !!... j'imagine trop la rara et sa leçon de respect...
par contre, arrêtez de taper sur les agences de voyage, il n'y a pas qu'une formule de voyage qui détienne la vérité, et, même si la vôtre ne roule pas sur l'or, tout le monde n'a pas les moyens de se la payer... de diiioouuu !
mama
bon, j'aime pas trop mon commentaire précédent... pfff, tout ça parce que j'aimerais bien être à votre place mouam !
mama
Suis d'accord avec Mama, Guigui, il devait écrire plus souvent. Trop contente de lire enfin ce qui lui sort des tripes. Trop satisfaite de voir que mon beauf, y a pas à dire, je lui dois le respect !!! Triste constat de lire le racisme. Encore tant de choses à apprendre...
bises à tous deux
Sara
Enregistrer un commentaire