2. Le vieillard dans son jardin
Il me plaisait bien de dos : il avait un vague air de mon grand-pere, et, malgre son grand age, il avait le merite de ramasser l'herbe coupee. Une herbe bien verte. Il avait du prendre soin de l'arroser tous les jours. Nous etions donc confiants : c'est ici que nous allions trouver de l'eau! Malheureusement, lorsque nous lui en avons demande, nous avons appris qu'il n'avait pas d'eau chez lui... Le pauvre!
3. L'obese derriere sa porte
La ferme est grande et les chevaux ne sont pas loin. Nous esperons pouvoir dormir sur un coin d'herbe, pres de la route. Notre espoir est d'autant plus grand qu'aucun gros chien n'est venu manifester son desaccord. Nous nous approchons. Trois coups a la porte. Un temps. Deux yeux dissymetriques apparaissent. A travers la porte, nous apercevons un ventre nu. Nous revenons vers les yeux. Visiblement nous derangeons. Nous marmonons notre requete. Le ventre nous fait repeter d'une voix de tombe... Pas de coin d'herbe ici. Nous sommes vite rediriges ou l'on veut, du moment que c'est ailleurs. La porte se referme...
Ce coin d'herbe ne devait pas etre si bien de toute facon.
4. La menagere de 50 ans
Cette fois, c'est elle qui nous aborde : aurions-nous besoin d'aide? Oui : nous cherchons un endroit pour planter la tente. La, pres de la riviere, ca nous irait tres bien.
- Oh, ce serait avec plaisir, mais c'est impossible!
- ...
- Pour des raisons d'assurance.
- ...
- Nous devons nous proteger !!!
Un temps. Yeux interloques. Vous proteger? Mais de quoi? De deux petits cyclistes?
Et dire que Guillaume n'a pas encore sa barbe de taliban...
5. Susann adn Steven : the other american way of life...
Ici, la pelouse n'est pas coupee a ras. Il n'y a pas de loi locale qui preconise la plantation de telle ou telle fleur. Pas d'arrosage intempestif non plus. Le terrain qui entoure la maison est bossele et regorge de secrets : une vieille voiture git la depuis des annees, une balancelle fremit sous le vent, un trempoline attend les enfants, et des panneaux solaires se repaissent de soleil. Bear, le gros chien au pelage plantigradesque se roule dans la poussiere... La petite maison et ses rondins sont la, au milieu de tout cela, sans pretention aucune. Il serait idiot de vouloir faire la belle ici : la neige et les ours auraient tot fait de se gausser.
Susann et Steven ne sont pas M. et Mme Tout le monde, ils ne sont d'ailleurs pas consideres comme tels, sauf peut-etre par les quelques marginaux qui vivent ici comme eux. Ils se sont installes la, tout au bout de cette longue piste de mauvais cailloux, il y a cinq ans. Dans la vallee, leur vie a credit ne les rendait pas heureux. Il fallait travailler beaucoup pour rembourser la traite de la maison sur un demi siecle. Et pour s'autoriser quinze jours de vacances. Il fallait travailler beaucoup pour faire les courses, payer l'electricite, les assurances. Il fallait travailler beaucoup. Sans vivre jamais. Ici, plus de caddie a remplir : le jardin regorge de fruits et de legumes, les poules fournissent les oeufs de la semaine, le porc du fond de la cours finira par etre mange. A moins que, cet hiver, la chasse a l'ours ne suffise... L'annee derniere, Steven a abattu un colosse de 200 kilos, de quoi faire du ragout pour l'hiver... De quoi agrementer les legumes du jardin liophylises l'ete d'avant.
La liberte. Il faut aller haut en Amerique pour la trouver! Ici, ils peuvent construire une terrasse sans demander l'avis de personne. C'est vrai, la vie est rustique et la neige habille la terre sept mois sur douze. C'est vrai, il n'y a pas encore d'acces a l'eau potable, pas de chasse d'eau, pas de machine a laver et encore moins de lave-vaisselle. D'ailleurs il n'y a pas de vaisselle : on mange dans des assiettes en carton. C'est vrai. Mais ici on est libre. Car ce n'est pas par conviction ecologique que Susann et Steven ont choisi cette vie, non, c'est en vue d'un seul tresor. Un vrai tresor dans le ciel : la liberte.
Steven a l'allure et l'ame d'un bucheron. On pourrait croire aussi que c'est lui le prototype de notre pere Noel! Le meilleur cadeau qu'il se soit offert, c'est sa retraite. Non pas qu'il gagne des mille et des cents (600 dollars mensuels emplissent sa bourse), mais il n'a plus de credit, et il a du temps. Du temps pour pecher, tirer a l'arc, skier, chasser et construire des cabanes pour ses petits-enfants. Susann, elle, continue a travailler 3 jours par semaine. C'est elle qui tient la petite epicerie en bas : elle voit du monde et connait les petites habitudes de chacun.
D'annee en annee, la maison se transforme. Bientot, ils auront la pompe pour faire venir l'eau potable. Et puis dans peu de temps les cadets seront grands : on pourra transformer leur chambre en salle de bain. Susan et Steven n'ont pas peur de vieillir. Ils veulent simplement n'avoir besoin de rien, ne dependre de rien. Oh, bien sur qu'ils iront voter en novembre. Mais que pourra vraiment le nouveau president? L'actuel ne s'est pas assez preoccupe de la vie des Americains. Pourquoi avoir envoye des soldats en Irak? Si ce n'est pour imposer un mode de vie. Le mode de vie americain. Nous n'avons pas a faire ca...
Ainsi, les discussions vont bon train devant la tasse de the refroidi. Susann semble si reposee. elle prend le temps de parler, de chercher les mots. Elle nous montre sa vie. Avec humilite. Et nous, on la regarde sa vie, on essaie d'etre un terrain meuble ou ces graines de partage pourront germer. On prend notre part du tresor dans le creux de nos mains.
Le soldat americain continue de mourir, mais la-haut, sur la montagne, le gros chien Bear continue de se rouler dans la poussiere...
6. La hippie amoureuse de ses chiens.
Elle arrive dans une vieille voiture ronflante et cabossee : elle semble avoir vecu au moins autant qu'elle... Elle s'arrete a notre hauteur, baisse la vitre. Ses lunettes de soleil cachent des yeux d'un bleu pale, comme delaves par les larmes. La veste en daim a lanieres habille le fauteuil, et la sempiternelle robe fleurie cache une poitrine deja lasse. "Ivory". C'est le nom qu'elle s'est choisi. Elle nous parle beaucoup, tres vite, ponctuant ses phrases de "you know", "I mean". On ne comprend pas tout, mais ce n'est pas grave : on est la et on entend. Cela fait une semaine qu'elle est ici, mais elle doit rentrer : ses chiens lui manquent et elle a promis. "Ce sont mes enfants, vous comprenez". On comprend. Et puis elle a ramasse toutes les ordures du campground. Il faut bien. Les gens picolent trop, et ils ne nettoient pas. Et puis on ne sait pas de quoi demain sera fait. Et c'est vrai : on ne sait pas.
7. La communaute verte de Tucson
Lorsque je prends contact avec Larry pour la première fois, il m'écrit qu'il serait ravi de nous faire découvrir sa "communauté unique". Je n'y prête guère attention : chaque foyer est unique pour celui qui y vit.
Le jour J arrive et, carte en mains, nous déambulons dans les longues avenues de Tucson, ville immense à nos yeux, et temple de la consommation de grande envergure. A chaque nouveau virage, un nouveau centre commercial. Quelques jeunes, à peine étudiants, sont postés près des feux, un panneau publicitaire à la main. Nous comprenons pourquoi il y a si peu de chômage aux Etats-Unis...Chaque petite tâche peut faire office de petit boulot... Dans les supermarchés par exemple, là où nos Leclerc et autres Carrefour emploient un caissier, ici, on en trouve trois! Un pour passer les produits, un autre pour les mettre dans les sacs plastiques, un dernier pour ranger le chariot. Le client n'a plus rien à faire, si ce n'est ouvrir le porte-monnaie...
Les indications de Larry sont précises et nous ne peinons pas à trouver le dit quartier. Et, de fait, il nous apparaît "unique". Rien n'est identique à ce que nous avons vu précédemment. Ici pas de maison en bois, ni de drapeau américain. Des cubes lisses aux angles arrondis et au revêtement coloré se suivent les uns les autres le long de la rue. Ils surplombent les nombreux arbres fruitiers qui les separent : figuiers, orangers, grenadiers. Une piste cyclable est parfaitement dessinée et nous ne croisons pas de voiture.
C'est bien là : le sourire de Larry le confirme. Tablier ficelé et torchon à la main, il vient de finir de préparer le repas du soir... Et nous comprenons vite ce qui fait la fierté de ce sexagénaire aux yeux bleus et brillants. Cela fait huit ans que lui et sa petite famille vivent dans cette communauté récemment créée par le mouvement des "nouveaux urbanistes". Celui-ci est guidé par deux lignes directrices : consommer moins et vivre ensemble. Chaque maison est ainsi équipée de panneaux solaires et économise 60% d'énergie par rapport à la "normale". Les maisons se veulent plus petites, avec moins de terrain : l'idée n'est pas de s'isoler des autres, mais, au contraire, de s'en rapprocher. Créer un quartier où les gens se parleraient de nouveau, et où le mot "voisin" serait proche du mot "ami". Une sorte d'utopie mise en pierres...
Nous faisons le tour du quartier. Et c'est vrai que les gens se connaissent. Nous nous arrêtons à plusieurs reprises pour échanger quelques mots. Des enfants nous saluent de loin. Au coeur de la communauté, un jardin collectif est mis à disposition : chacun peut y louer sa parcelle. A deux blocs de là, l'école primaire, tout en couleur, miroite et brille de ses ornements enfantins... fière sans doute d'avoir été élue la plus verte de l'Amérique.
Tahnee, l'épouse de Larry, s'investit beaucoup dans la communauté. Ses voisins, et amis (!), aiment à dire qu'elle en est le maire. Evidemment ils aimeraient plus de mixité sociale, mais... et c'est sans doute là que le bâts blesse, mais il faut de l'argent pour devenir propriétaire ici. Et une certaine culture aussi.
Et il est vrai que, d'une certaine manière, l'écologie est un luxe. Mais pas seulement. Larry va jusqu'au bout de sa logique et se rend au travail à vélo tous les jours. Deux heures de route aller-retour.
8. Javier, le pêcheur heureux.
Pendant qu'Oscar trimait aux Etats-Unis, Javier, lui, pêchait. Tous les matins au lever du jour.
Nous l'avons rencontré près du pont, là où les pélicans se mêlent aux mouettes et aux hérons blancs. Il est arrivé sans que nous l'ayons vu venir, un seau plein de poissons à ses pieds. Le sourire aux lèvres. Et le rire aux oreilles, en nous voyant nous, et nos bicyclettes. L'idée d'un tel voyage semble lui plaire et l'amuser. L'idée de notre liberté le réjouit.
Lui, la ville, ça ne l'intéresse pas. Il veut rester là, dans sa lagune, loin du trafic et des hommes en surnombre. Pêcher le matin, et vivre de la mer.
" - Et après, que fais-tu dans la journée?
- Ce que je fais ? Je me repose ! "
Et Javier rit de bonheur. Tout à l'heure, il ira tout de même faire le vélo-taxi avec son tricycle, et il pensera bien à nous. Il s'éloigne peu à peu, ses poissons à la main, et nous souhaite bon voyage. Les pélicans le survolent sans le voir.
Et nous entendons de nouveau son rire de bonheur.
9. Lijia, mere baignee de larmes
En cours...
A suivre...