Mai 2009 - Bolivie - L'ivresse des grands espaces...

Ce nouveau souffle qui nous a portés jusqu'au désert de sel est béni. Une bénédiction de beauté. Une traversée de terre aérienne de pureté.
Nous avions pourtant hésité à prendre cette route : d'autres cyclistes nous avaient mis en garde contre son sable sournois, et ses remous incessants. Mais elle nous attirait ; loin du goudron et des grandes villes, nous entendions son chuchotement de promesse. Promesse de calme et de solitude, promesse d'horizon et d'infini. Le luxe d'être seuls sur notre terre-mère.
Je me revois, cahotant, cherchant des yeux la sente aux grains de sables cléments, rétablissant un équilibre précaire, bloquant le pied sur la pédale, m'adaptant aux remous, le bras tremblant, - mais le sourire aux lèvres. Je m'arrête. Guillaume est loin devant, et j'entends le silence. Autour de moi : rien. Ou plutôt : tout. Tout est là. Je suis entourée d'un espace sans fin, d'une lande magnifique que frôle un azur inédit de pureté. Le souffle de l'Ouest me fouette le visage. Tout est désert, et je sens pourtant un sentiment rare de plénitude. Je souris seule, je pleure seule. Je pleure de beauté ; je pleure de me sentir si vivante. Là, au milieu de Rien ; là, au milieu de Tout. Ce paysage, qu'on pourrait croire de désolation, emplit chacune de mes veines ; ce paysage, sans doute mortifère pour certains, fait vibrer chacune de mes artères. Je ne fais rien, je ne produis rien, je suis inutile, je ne suis qu'une passante, - et je me sens vivre plus que jamais. Plus que jamais au grand air, loin de ma claustrophobie naturelle, loin de cette mort que je me suis toujours représentée comme un lent étouffement, une longue asphyxie.
Je respire.
Et je repars, sur cette route que je vois dessinée au loin, et qui nous mène, je le sais, à notre rêve brut : le salar d'Uyuni. Quelques kilomètres nous séparent maintenant de ce but ultime... Les dix mois passés sur les routes tournent dans nos têtes. Nous revoyons les visages et les sourires ; nous revoyons l'émerveillement de certains paysages et la tranquillité de la nuit qui vient. Nous revoyons surtout les moments difficiles, ceux où l'on n'y a plus cru ; ceux où on a pleuré parce qu'on avait trop mal ; ceux où on a désespéré parce qu'on manquait de lucidité ; ceux où on a tapé du poing, blessés par une colère trop vive. Nous revoyons ces moments où Uyuni était trop loin ; où on s'en est presque voulu d'avoir eu l'outrecuidance de le rêver. Et puis nous voici là, avec cette bande de désert blanc que nous apercevons au loin. Encore quelques heures. Quelques heures d'attente à savourer. Nous y sommes presque. Et il y a tant de plaisir dans ce "presque"... Nous avons maintenant la certitude d'y arriver.

Et nous y sommes. Comme pour faire durer l'excitation, nous dévions de la route principale sans le savoir, et arrivons sur notre rêve par un chemin de traverse. Les cônes de sel se font plus précis ; nos roues crissent déjà sur les cristaux inviolables ; nous nous laissons envelopper par cette nappe irréelle de blancheur. Un rire nerveux nous prend : nous y sommes ! Nos yeux sont humides, et nous ne saurions dire si c'est pour la beauté de l'espace ou du moment. Il est difficile de décrire l'émotion qui nous fait frissonner : elle est trop pleine de tout. Après plus de quinze mille kilomètres, nous sommes là où nous voulions être. Ensemble. Ivres de bonheur. Et à cet instant précis, au-dessus de nos têtes, le survol d'un flamand rose sorti de nulle part, nous salue.
Une bénédiction de beauté sur nos vies.

5 commentaires:

Anonyme a dit…

à vélo sur le salar d'uyuni... et dire que vous vivez le rêve !!!
mama

chantal75 a dit…

texte trés beau et émouvant
Bravo, BRAVO

Anonyme a dit…

sublime, ton récit, Rachel !
sublimes, vos clichés

sublime ce coeur qui se dessine au centre de vos ombres portées.

Christine

Rachel et Guillaume a dit…

Merci pour tous ces commentaires ! Merci surtout a toi Chantal, que nous ne connaissons pas et qui nous suis maintenant depuis un bon petit moment... Cela ne peut que nous toucher!

Anonyme a dit…

Je ne me représente pas le salar mais ce doit être très beau...
En attente des photos...
bisous
sara