Mai 2009 - Du Perou a la Bolivie : les splendeurs du lac Titicaca...

La voilà donc, la route qui va nous mener de l'autre côté de la frontière, de l'autre côté du Pérou.
Pérou. Ce nom évoquera tant de souvenirs maintenant, tant de sentiments et d'émotions contrastés. Nous y avons passé presque deux mois ; nous avons transpiré, tempêté, pleuré. De beauté, et de désœuvrement. Jamais pays ne nous aura autant affectés. En bien comme en mal. Et voilà que nous nous apprêtons à le quitter. Il fait à présent partie de notre histoire ; pour toujours.
Bizarrement, plus nous nous approchons de la ligne frontière, plus le calme se fait. La route qui mène de Puno à Copacabana en Bolivie est peu pratiquée : l'asphalte est hésitant, et, surtout, il faut traverser un bout du lac Titicaca en barque si l'on veut passer son chemin. Pour notre départ, le soleil péruvien s'est levé de bonne heure, plus dynamique que jamais. Il nous tient la main comme pour nous saluer une dernière fois, comme pour nous dire que, malgré tout et quoiqu'il arrive, il sera toujours là, fidèle, et que finalement, c'est peut-être cela qui compte le plus. Sur notre route, quelques villages. Calmes. Mais calmes... Les rares paysans nous saluent, et nous perdons nos regards sur les pyramides de blés qui peignent le paysage comme un tableau de Manet. A l'horizon, la ligne du lac se perd elle aussi, dessinant des reflets que les meilleurs miroirs jalouseraient. La route défile au milieu de ce décor à peine réel, et nous apprécions cette tranquillité. L'heure des au-revoir a sonné, et elle semble apaisée. Pas de rancune mais pas d'oubli non plus. Dans cette paix retrouvée, nous avons le temps de penser à l'expérience passée. Plus de trois cents jours que nous roulons à présent. Certains souvenirs semblent déjà lointains, d'autres s'effacent lentement dans les spirales de l'oubli, d'autres surgiront sans que l'on n'y pense plus. Mais du Pérou à la Bolivie, nous n'oublierons pas les splendeurs du lac Titicaca. Alors qu'une eau sans limite nous entoure, les neiges éternelles des montagnes boliviennes nous saluent. Là-haut, à plus de six mille mètres d'altitude, nous devinons une pureté à peine respirable ; la beauté qui hante les alpinistes, et happe le regard de tout homme. Nous pédalons les yeux rivés au ciel ; que la route monte ou descende, peu importe, nous sommes trop occupés de beauté. L'eau, la terre et l'air se mêlent en un seul tableau, unique. Cézanne n'aurait pas eu assez de sa vie pour dépeindre ce décor-là. Les nuages tournoient et jouent de lumière et d'intensité. Nous sommes les fourmis d'un univers qui parfois nous dépasse.
La Bolivie elle aussi tient ses légendes. Nous la savons pauvre et grandiose. Nombre de cyclistes y ont cassé leur vélo et leur moral, mais aucun ne l'a jamais regretté. Nous savons que nous quittons l'aventure profondément humaine du Pérou pour mieux la poursuivre sur cette nouvelle terre. Nous savons que le froid et les mauvaises pistes nous attendent, et qu'il nous faudra sans doute explorer de nouvelles limites en nous. Mais nous sommes plus sereins. L'énervement et la révolte sont vifs et ne passent pas, mais ils font le ciment de notre apaisement. Nous avons moins peur de nos réactions, et de celles de nos frères humains. Nous avançons. Plus que jamais, nous avançons.

Les splendeurs du lac Titicaca en images...
















Mai 2009 - Perou - Le bien-etre a l'etat pur...

Je suis allongée sur une herbe séchée au soleil. Un soleil de pampa. Un de ces soleils d'équateur qui s'installe au zénith à 10h du matin pour n'en partir que bien plus tard dans l'après-midi. Au bout de mes bras déployés, mes paumes froides, tournées vers la terre, savourent le contact de la matière. Un souffle léger s'amuse avec une mèche de mes cheveux ; mes yeux fermés ne bougent plus ; je sens le soleil me brûler les lèvres. Je suis bien.
Le temps d'une respiration, je regarde l'infini bleu du ciel. Et, - je m'en étonne encore -, je ne pense à rien. Quelques nuages s'effilochent : je m'amuse à y voir des créatures protéiformes ; des créatures qui n'appartiennent qu'à moi, et qui ne réapparaîtront plus. Des créatures uniques, comme ces nuages qui n'existeront jamais plus dans notre espace-temps si délimité parfois.
Je ne pense à rien. Ni au cours des Premières S du lundi, ni à France Telecom qui a fait une erreur sur la dernière facture, encore moins à la vidange qui aurait dû être faite depuis déjà deux mois. Je me sens libre. Je ne pense à rien, parce que là, à cet instant précis, sous le soleil qui me cuit, je n'ai rien à penser. Rien ne me soucie. Je suis là, sur cette pampa de bout du monde, l'homme que j'aime à mes côtés. Libre et heureuse.
Et c'est aussi pour ces instants de grâce que nous partons. Se laisser pousser par le vent sur un altiplano à 4000 mètres d'altitude. Autour de nous, des montagnes rondes, vertes, lisses, accueillantes. Des montagnes qui ne nous jettent pas de pierres au visage. Des montagnes qui nous bercent. Lentement.
Il ne nous reste plus qu'à écouter le silence.

Mai 2009 - Perou - De Cusco a Puno...(1)











Mai 2009 - Perou - De Cusco a Puno...(2)











Mai 2009 - Perou - De l'autre cote...

Attention, attention !!!! LE Capitaine lui-meme nous fait l'honneur de publier un de ses textes!!! Whaou!



Nous venons de quitter Cusco. Le soleil nous accompagne sur cette splendide route bitumée qui va nous mener jusqu'en Bolivie via le lac Titicaca. Cette langue de bitume au cœur de l'altiplano péruvien est prédestinée au tourisme : les bus doivent s'en donner à cœur joie en Juillet-Août. Nous ne sommes que début Mai, et le trafic est beaucoup plus paisible. On se sent bien, loin de l'agressivité des dernières semaines. On a troqué le costume du Gringo pour celui de l'Amigo. L'espoir du dollar donne manifestement un peu de respect...
En tous cas, nous bénissons ce calme autour de nos personnes et je me reprends à rouler seul, pouvant laisser Rachel quelques centaines de mètres derrière. La tranquillité de l'esprit n'a vraiment pas de prix.
Une pente douce, presque raffinée nous conduit paisiblement vers un nouveau col. L'allure est rapide comparée à nos précédentes ascensions même si le compteur peine à afficher les nombres à deux chiffres. Les quelques camions qui nous dépassent ne vont guère plus vite. Ils peinent parfois plus que nous. Celui-ci a bien du mal à me rattraper : j'entends son lourd moteur vrombir et imagine la terrible fumée noire qui va me couvrir dans quelques instants. Des cris s'élèvent : à n'en pas douter des travailleurs sont à l'arrière du mastodonte et envoient quelques "encouragements" à Rachel qu'ils dépassent. A-t-elle pris sa dose de Gringa, ou alors la tendance se confirme-t-elle d'un retour dans le monde civilisé ? Réponse dans quelques secondes, la machine à broyer du noir se rapprochant indiscutablement de ma machine à créer du rêve...
Le camion se porte bien à ma hauteur. Je coupe ma respiration pour faire barrière à l'immonde pot d'échappement. Malgré tout je reçois le fiel du camion. Mais cette fois la sensation est nouvelle : les poumons semblent indemnes ! C'est la mâchoire qui me lance. Et puis cette série d'impacts sur la tête et le vélo. Je m'arrête.
Je viens de recevoir une volée de pierres en pleine tête.
Le temps de réaliser, de lever des yeux incrédules vers le monstre noir et je découvre ces bons vieux travailleurs hilares à l'arrière du bousier, me faisant étalage de leur plus belle gestuelle obscène... je leur cries de descendre et de venir. Ils redoublent de rires et de langage des signes. Et disparaissent à la vitesse de leur intelligence. Soit lentement, lentement, comme un mauvais rêve qui s'éternise et te met le cœur au fond des tripes.
Ils ont osé.
Je reconnecte. Et Rachel ?
Je me retourne enfin et, soulagé, la découvre venant vers moi.
Au moins, ils n'auront pas osé.
La mâchoire me lance mais mon esprit est ailleurs.
"Ça va mon chéri ? Tu n'avais pas ton casque. Ça va ?"
"Toi ?"
"J'avais mon casque..."
Ça y est : la haine est là.
Ils l'ont donc fait : ils ont jeté, avec toute leur violence, des pierres au visage d'une femme seule sur la route.
Parce qu'elle est blanche.
Et parce que je suis un homme impulsif qui aime parfois réprimer la raison, parce que je viens de découvrir "l'autre côté", je vais vous dire et vous écrire les mots qui me semblent les plus justes pour raconter cette rencontre avec l'intolérable. Cette visite de la haine dans mon intimité profonde et toute la violence que cela a provoquée en moi.
Ceux qui veulent du politiquement correct et du Professeur des Ecoles, passez votre tour. Car, je n'ai certainement pas l'intention de vous abreuver de bons sentiments. Je ne leur trouverai aucune excuse : ça c'est bon pour ceux qui vivent leurs aventures dans leur canapé. Je connais : j'ai moi aussi un canapé. C'est pas bien la haine et la violence ? Ben non, c'est pas bien, mais parfois ça te dépasse, tu sais...
Or donc.
Je remonte une petite semaine en arrière. Le même camion, la même lenteur du moteur et des méninges. Le même voile noir après son passage. Un crétin d'une vingtaine d'année vient d'envoyer un baiser virtuel d'une obscénité rare à ma bien-aimée. Apres l'avoir longuement montrée du doigt, comme une bête de cirque. Rachel est dégoutée et c'est cette réaction, je vous l'avoue, qui me fait si mal. Quand je la sens touchée, blessée, humiliée, la haine me vient. Les digues, les barrages, les fortifications de ma très sage éducation explosent alors avec la facilité de la fatalité.
Elle me le dit dans les yeux et je n'arrive pas à quitter son regard :
"Tu as vu ?"
Je la gronde presque aussitôt.
"On le sait bordel, faut pas faire attention !". Bien sûr, cette phrase est d'une connerie incroyable dans ma bouche. Je suis bien trop à fleur de peau pour y croire ne serait-ce qu'un millionième de seconde.
Merde, j'ai la haine.
"Le connard...", elle rajoute.
Tais-toi, nom de Dieu, ma chérie...
Ma soupape vient de ricocher sur la face cachée de la lune.
"Je vais m'en faire un avant la fin, c'est sûr..." Je l'avoue : j'en meurs d'envie.
Je me dis tout de suite que ce n'est pas bien... Mais, ce dont je rêve, c'est réellement de retrouver ce petit con et lui témoigner mes plus sombres hommages.
Dieu m'entend, et de ce pas, me met à l'épreuve. Un virage, des travaux, le camion est bloqué. Alors éducation ou violence primaire ? A vos pronostics...
Comme un coq monte sur ses ergots, je me dresse sur mes pédales et rattrape celui qui va prendre pour tous les minables de cette planète. Je le montre du doigt avec la même humiliation qu'il a voulu donner par son geste trois minutes auparavant. Il se cache dans la meute des faibles qui s'agglutinent à l'arrière du camion. Tous ces gens qui n'ont rien fait pour empêcher son geste et qui resteront totalement étrangers à la scène qui va suivre. Tous ces hommes et femmes qui laissent faire. Toute cette masse informe qui s'avère comme partout dans le monde autant apte à se lever pour les causes les plus nobles qu'à se fourvoyer dans les crimes les plus sordides. Toute cette masse à la merci d'un génie comme d'un écervelé.
Mais mon doigt comme mes mots ne peuvent être plus longtemps ignorés.
"Toi, viens recevoir ton baiser."
Les gens s'écartent et il me répond, insolent.
"C'est pas de toi que j'en veux un, c'est de la femme."
"La femme, c'est mon épouse. Alors c'est moi qui vais te le donner."
Non, non, me fait-il de la tête, le sourire beaucoup moins flamboyant.
Rachel est maintenant là, à mes cotes, et beaucoup plus professeur que moi dans ces moments-là, elle assène :
"Ceci, c'est du manque de respect !" La voix est lourde.
Notre très cher a alors cette répartie magique, que la masse susmentionnée ne va pas mettre en doute un seul instant, par connivence, manque d'audace, ou tout simplement par lâcheté :
"Si, c'est le respect dû au Gringo."
Propre.
"Descend, descend, petite merde..."
Mon espagnol est excellent, mais je l'avoue, il n'existe en moi plus une seule connexion neuronique.
"Descend, descend petite merde..."
Le disque est enclenché. Gare à toi, mon pote...
Bien sûr, il ne descend pas et baisse maintenant la tête. Tout à coup le Gringo lui fait peur. Il a déjà vu ce regard... Il y est : Hulk, c'est bien ça... Et comme Dieu en a assez vu de ma toute puissance primitive, le camion redémarre. Tous, même le Roi des répliques, disparaissent dans un silence tendu. Le bruit du moteur n'existe plus. Il ne reste que mon regard. Qui pèse, qui pèse...

Malheureusement ces actes isolés n'en sont plus. Le Pérou va mal, très mal. Tout simplement parce que ces mots, ces gestes, ces pierres jetées de la falaise ou du camion sont faits dans une totale impunité. Et quand on raconte aux autres ce que l'on vient de vivre, ils ne sont pas surpris. Alors, le bus climatisé qui fera le circuit lac Titicaca-Puno-Cusco-Lima-Arequipa ne recevra ni pierres, ni "Gringo". Des "Amigos" pour le dollar et l'euro, la ballade sur le lac, l'escalade du Machupichu, les Plazas de armas des centre-ville occidentalisés et le touriste aura son lot de belles images et de rencontres aseptisées. Il vous dira que le Pérou, c'est magnifique et il aura 1000 fois raison. Et il vous dira que l'accueil y est très bon, et il aura 1000 fois tort. Pourtant c'est certainement ce Gringo-là qui fait naître leur haine. J'imagine... Celui qui détient le pouvoir, parce que l'argent. Mais celui-ci est introuvable : il est dans la bulle "tourisme-agence de voyage", bulle du rêve et du mensonge par omission. Pourtant, les agences de voyage ont bien raison : on n'envoie pas un client se faire caillasser. C'est le b.a.ba.
Alors on insulte et on caillasse le cycliste.
Peter[1] a reçu ses "Gringos", ses pierres et ses tomates.
Andy aussi, en plus des "Monos" ("singe!") dont nous avons été épargnés jusqu'alors...
Ici, au Pérou.
Oui, nous sommes à nus sur nos vélos. Exposés à tout. Au soleil, au vent, à la neige, à la pluie, à la boue, aux orages, au froid, et au racisme donc. C'est normal, mais ça n'en reste pas moins dur. Et, dans ce quotidien, ma conscience du monde évolue encore. Ma propre identité s'en trouve perturbée aussi. Je me surprends à ne plus avoir vraiment peur de cet Homme. Je me surprends à comprendre que ma haine violente et parfois incontrôlée me donne une force de dissuasion incroyable : je réinvente la fission de l'atome. Je me surprends à créer la peur sur les visages agressifs. Sitôt que je le peux, c'est-à-dire quand ils ne sont pas motorisés, j'accepte le combat proposé par ces énergumènes. Je réponds avec une violence froide qui doit être terrible. Je crois qu'ils savent que je suis capable de devenir incontrôlable. Et le pire, c'est que j'en suis conscient moi-même. Terrible a écrire.
Mais bien plus terrible à vivre, croyez-moi.
Et cette expérience me donne un regard neuf - et enfin lucide ? - sur le racisme. Me donne surtout beaucoup de vigilance et de retenue sur des idées qui m'étaient chères. Je ne cautionnerai jamais la haine gratuite. Mais aujourd'hui je me sens capable de comprendre. Je me sens capable de saisir la violence qu'il y a dans un refus d'emploi ou d'appartement parce que je suis de telle ou telle couleur. Je me sens capable de sentir le poids d'un regard malsain porté sur mes origines ou ma condition. Et, si je la plains et je la regrette, je suis surtout capable de comprendre la haine terrible qui peut en résulter.
On réagit tous à notre manière. Andy fait en toutes circonstances comme si ce n'était pas grave. Peter offre son postérieur bien blanc à ses agresseurs. Rachel tente de raisonner et de laisser filer. Je m'emporte et je demande le combat. Mais, au fond, tous, on en ressort avec du dégout et une vision toujours plus critique de notre humanité.

Nous l'avons déjà écrit : l'éducation est à la base de tout. Je le réécris. Et je le réécrirai encore.
Comment l'enfant évolue-t-il dans ce climat ? La réponse est évidente.
Les uns hurlent comme des illuminés, les autres te jettent des bâtons ou des pierres, celui-ci met une claque sur les fesses de Rachel avant de partir en courant. Celui-là, enfin, du haut de ses 13-14 ans tente d'humilier le Gringo.
La pente est très raide. Il fait chaud et le compteur est bloqué autour des 5 à l'heure. Nous remontons lentement vers un groupe d'adolescents qui marche au milieu de la route. Nous les saluons et passons. Vite, l'un d'eux, veut tâter de la sacoche de Gringo. Allez savoir pourquoi, j'ai le regard acéré et la réplique rapide depuis quelque temps :
" Ne touche pas ! Ne touche pas !"
Je le dépasse. Bien sûr, il s'accroche à mon porte-bagages et arrête mon vélo.
La gifle est partie sans que je m'en rende compte. A peine me suis-je entendu dire :
"La prochaine fois, je fermerai le poing. Ne t'avise pas de recommencer." Rauque, la voix.
Et de lui montrer mon poing. Et de lui offrir mon regard spécial Pérou.
Il baisse la tête et ne moufte pas.
Mais il vient d'où ce Gringo? doit-il se demander. Lui, comme tous ses prédécesseurs, s'écrase sitôt le combat engagé. Cette faiblesse est criante ici. Moi, me voila du haut de mes 33 ans, ayant donné la première claque de ma vie. Evidemment, je n'en suis pas fier. Mais force est de constater que cela m'a fait du bien et m'a évité bien des palabres.
Triste constat de celui qui affronte la misère intellectuelle.
Triste constat de celui qui parcourt le monde le cœur au bord des lèvres et qui le retrouve trop souvent noué au fond de ses entrailles.
Triste constat de celui qui veut devenir père et offrir à ses enfants une vie heureuse en ce bas-monde.
Devrai-je leur conseiller plus tard les agences de voyage pour découvrir le monde ?
Cette idée me fait peur...





[1] Peter et Andy sont d'autres cyclo-voyageurs que nous avons rencontrés et qui sont, depuis, devenus de bons amis.

Mai 2009 - Perou - Cusco la Belle : de la scene aux coulisses...

La veille au soir, nous avions décidé de nous arrêter avant Cusco. Une dizaine de kilomètres, pas plus : juste ce qu'il faut pour arriver au petit matin, les yeux frais et dispos, prêts à accueillir le spectacle.
Cusco la Belle : ses enchevêtrements de rues pavées, son défilé de places coloniales et fleuries, ses innombrables balcons impériaux, ses murs de pierres démesurément incas, ses ruelles étroites aux trottoirs élevées. Et son Histoire comme piédestal !
Cusco la Belle... celle dont j'avais déjà admiré le spectacle quatre années auparavant, et celle qui allait de nouveau entrer en scène pour nous : une Cusco en fête ! Sans le savoir, nous arrivons le jour de son anniversaire : la Belle s'est mise sur son 31. Les places et les églises s'enflent de danseurs en costumes traditionnels : le rouge flamboyant des étoffes se mêle à l'or orgueilleux des broderies qui réveille toutes les trompettes de la ville. La salle est comble : partout, d'insolites têtes blondes (depuis quand n'en n'avions-nous plus vues ?), se cachent derrière l'objectif des appareils photos : on sourit, on s'émerveille, on s'applaudit d'être là. Cusco éblouit de toutes ses paillettes, et ressemble à une actrice un soir de première.

Il y a quatre ans, j'étais arrivée en bus au cœur de la ville, directement et confortablement installée devant l'orchestre du théâtre, attendant patiemment la magie de la représentation. Mais l'avantage, - à moins que ce ne fût un inconvénient ? -, du cyclo-voyageur, c'est qu'avant de s'enfoncer dans son fauteuil de velours rouge, il n'a pas le choix : il lui faut faire un détour par les coulisses. Autre curiosité que celle-ci ! Notre arrivée à Cusco ne ressemble donc en rien à un soir de réveillon, entre strass et paillettes. Il est à peine 8h30 lorsque nous pénétrons dans l'antre de la ville... Odeurs de suie et de fumée. Nous nous frayons un chemin entre les klaxons affairés. Et traversons la ville de part en part, escaladant les trottoirs dans des rues trop souvent à sens unique, à la recherche d'une "loge" adaptée à nos moyens. Les balcons de première classe ne sont pas pour nous : nous dirigeons plutôt nos regards vers le poulailler. En haut, les charmantes têtes blondes de notre vieille Europe ; en bas, les nattes brunes des marchandes de friandises, et l'inextricable labyrinthe de Cusco la Péruvienne. Nous nous étonnons de voir que la gente blanche est cantonnée dans un périmètre bien délimité, autour d'une Place d'Armes digne des plus beaux jardins parisiens : la Scène ! Plus on s'éloigne de celle-ci, plus les rues grouillent : la ville journalière s'anime, avec ses vendeuses de fripes, ses morceaux de viande à même la rue, ses cireurs de chaussures, ses hôtels de passe. Nos vélos sont parfois trop larges pour déambuler sans se heurter à un moto-taxi, un étalage de cafetières ou un mendiant invisible tant il se fond dans un magma dont on ne perçoit ni l'origine ni l'aboutissement. Le maquillage de Cusco la Belle s'est visiblement estompée : les rides d'une actrice fatiguée, enfumée et stressée apparaissent.
Après deux heures de panique et d'ébullition dans les coulisses, nous finissons par trouver une "loge" pas très propre mais pas très chère. Et nous nous posons, enfin. Les yeux ni frais ni dispos. Cusco est belle à n'en pas douter. Et elle est l'exemple parfait d'une exploitation touristique réussie.
Mais je m'interroge. Je m'interroge sur l'idée que je me fais du tourisme, et sur ce qu'il est en réalité. J'ai l'impression que c'est une Cusco grimée que l'on s'efforce de nous montrer. Nous avons traversé des quartiers où, visiblement, aucun "gringo" ne s'aventure. Je nous sens un peu "leurrés". L'actrice Cusco sait parfaitement ce qu'attend son public, et se maquille en conséquence : elle va même jusqu'à proposer des massages zen à ses spectateurs médusés. Le tourisme qu'on nous propose ne serait donc plus qu'une illusion, une image, un mythe. Il ne serait plus ni découverte, ni voyage. On nous donnerait simplement ce que nous sommes supposés avoir envie de recevoir...

Le Pérou que je découvre aujourd'hui à vélo n'a rien à voir avec celui que j'ai parcouru en bus, sac au dos, il y a quatre ans. La scène hier, les coulisses aujourd'hui. La gomme des vélos a tendance à effacer le maquillage. Nous côtoyons moins les acteurs que les gagne-misère de l'intermittence... Le Pérou est un pays merveilleux, mais difficile à traverser. Et ce, à bien des égards. En arpentant ses montagnes, nous avons rencontré une population rurale en manque de tout, et surtout d'éducation : les enfants sont rarement à l'école, et passent leur temps à garder une vache ou un mouton, ou à jouer au lance-pierres ; les adultes font la même chose. C'est sans doute dans ce pays que nous ressentons le plus grand "choc" culturel : ici, pas de code de politesse, on ne se dit pas bonjour, on se bouscule, on ne s'excuse jamais, on n'a pas d'intimité, on s'accommode d'une promiscuité devenue habituelle, et on s'amuse du "gringo" qui passe. On lui en veut aussi. On lui en veut de tout ce qu'il représente, de tout cet argent qu'il porte sur lui sans même s'en rendre compte. On lui en veut d'être ce qu'on n'est pas, et d'avoir ce qu'on n'a pas. Loin de la Place d'Armes, le "gringo" n'est plus le touriste bienvenu. En sortant de la ville, alors que nous nous éloignons lentement de l'atmosphère enfumée du spectacle, des ouvriers installés à l'arrière d'un camion nous lancent violemment des pierres en pleine tête, et nous assènent des gestes obscènes. Le respect dû aux "gringos". Le spectacle est terminé, Messieurs Dames, bienvenue dans la Réalité.

Avril 2009 - Perou - Portraits...







Avril 2009 - Perou - Huanuco - Blanche-Neige dans la gadoue ou quand Indiana met son casque pour eviter les pierres...

C'est à reculons que Blanche-Neige et son Capitaine ont redescendu les marches de la Cordillera. La demeure du ciel est froide, mais elle est magnifique. Et vide. La belle et son prince, rien d'autre : un vrai décor de conte de fée ! Mais le problème de nos héros, c'est qu'ils n'ont pas encore appris à se nourrir d'amour et d'eau fraîche, et que le traître appel du ventre les oblige à rejoindre la demeure... des hommes. Des vrais, ceux qui sont faits de chair et d'os, ceux qui crachent et rotent à même la rue (culture, culture...). Finis les lamas sauvages et la neige épurée, place à la gadoue ! De la boue à n'en plus finir... La saison des pluies n'a visiblement pas dit son dernier mot, et arrose non seulement le chapeau d'Indiana, mais aussi la piste qui fait office de route. La piste ou ce qu'il en reste, à savoir une traînée liquide et maronnâtre, parfois profonde de trente centimètres, et qui prend un malin plaisir à jouer aux sables mouvants avec nos roues et nos chaussures. Schplok, schplok, schpolk. C'est peu dire que les souliers de Blanche-Neige sont crottés ; elle a de la boue jusque dans les cheveux ! Mais comme elle sort tout droit des contes de fée, les gens ne s'y trompent pas : non, non, il n'y a pas à dire, Blanche-Neige est... blanche ! Et ici, on n'aime que le marron, couleur de la terre oblige... On la matraque donc de "gringa" à la pelle : les enfants, - qui visiblement n'ont jamais lu de contes de fée -, hurlent à se couper les cordes vocales, et les jurons de Haddock n'y font rien. "Allons, mon chéri, ce n'est rien : ces petits manquent d'éducation, voilà tout." GGGGGGRRRRRRRRRRRRRRIIIIIIIIIIIIINNNNNNNNNNNNGGGGGGGGGGGGGGGGGOOOOOOOOOOOOOOO!!!!!!!!!! Blanche-Neige vire au rouge. Sous son calme apparent, elle n'en peut déjà plus de ces petits schtroumfs morveux. Devant elle, trois gnomes font semblant de lui tirer dessus avec des kalachnikovs, et, alors qu'elle passe feignant l'indifférence, voilà qu'ils se mettent à la poursuivre un bâton à la main ! Non, trop c'est trop ! Le couple Jones retrouve les réflexes de sa vie antérieure : un bon professeur ne doit pas s'énerver, mais expliquer calmement. Indiana revêt son costume de Bond imperturbable et commence à faire la leçon. Aux enfants, et aux parents. "Non, non, non, ça n'est pas bien le racisme." On se cache, on nous écoute vaguement, on nous dit "oui, oui", on glousse, et on conclut : "Et nous, si on vient dans votre pays, c'est la même chose ! ". Evidemment. Heureuse médiocrité humaine qui fait son lit de toute terre ! Nous repartons, en nous disant que nous avons versé une goutte dans l'océan. L'océan de boue qui nous attend toujours, et qui n'a pas daigné séché le temps de la discussion. Dix mètres, vingt mètres, cent. Nous nous éloignons au rythme d'un escargot sur une planche de fakir. Puis schplok ! Une pierre tombe dans la marre de devant. Re-schpok : une autre à côté du soulier crotté. Re-re-schplok : le chapeau d'Indiana est touché ! On est en train de nous bombarder depuis la montagne !!!!! Ah, les saligauds ! Même pas foutus de se montrer ! Le Capitaine hurle et nous prenons la fuite, aussi rapidement que le permet la gadoue, la gadoue, la gadoue...
Le moral dans les chaussettes mouillées, nous cherchons un refuge. Un peu refroidis par cette expérience hautement humaine, nous demandons tout de même l'hospitalité dans ce qui fait office d'une église adventiste (nos préjugés ont depuis longtemps été lessivés, rincés et séchés au soleil). Là, une gentille sœur nous accueille, et donne du frère Indiana à la pelle. Ca change du gringo. Le problème, c'est qu'elle est persuadée que Frère Haddock est venu tout droit des States pour jouer au missionnaire (ça doit être la barbe "capitaine": ça fait toujours de l'effet...). Alors forcément quand on lui dit que, ben non, en France, on est plutôt catholique, elle tire la gueule, la sœur. Et elle hésite un peu à nous donner la clé du lieu béni. Mais sœur Blanche-Neige y va de sa naïveté humaniste : "Ben, c'est pas grave, on est tous frères, non ?" A l'heure qu'il est, elle a un peu de mal à déglutir la princesse. Sœur adventiste sourit, faut bien, et nous donne ses dernières recommandations : ne pas oublier de prier l'ange à tête de lion à six ailes (pas besoin d'être dans un conte pour avoir de l'imagination...), et se méfier de Satan, on sait jamais. Merci, on sait.
Enfin au calme, les matelas étendus sur la terre battue sèche, les Jones respirent. Et se remettent de leurs émotions. On souffle, on vocifère, on se tait aussi. Et on réfléchit. Y a pas à dire, c'est pas cool, le racisme. Alors Blanche-Neige se dit que forcément, avec un nom pareil, c'est presque de la provoc' que de se promener ici. Il faudrait un truc moins voyant, plus discret, quoi. Elle fait des essais : Verte-Neige ? Non, c'est mauvais pour le teint... Rouge-Neige ? Non, ça fait trop coco, et on sait comment ils ont fini... Jaune-Neige ? Non, ils seraient capables de l'appeler "bol-de-riz"... Non, non, non et non. Il faut quelque chose de plus neutre, de plus passe-partout, plus "latino" peut-être ? Ah ! Ca y est, elle a trouvé : "Monica-Neige"!!!! Ca, ça sonne bien ! Plus personne ne voudra l'appeler "gringa" avec un nom pareil... Indiana a la canine sceptique. "Et pourquoi pas "Jeannie-Neige", mon amour ? "... ... ... "PARCE QUE!!!!!"
La nuit passe ; les vélos sont tout propres (ô joie de la gadoue engluée nettoyée chaque jour...) et dorment. Indiana rêve aux cowboys et aux indiens ; Monica-Neige rêve de château en Italie.
Au réveil, il pleut. Ah bon ?
Et on repart. Les souliers crottés se gargarisent du nouveau bain de fange. Sur le bas-côté, les cochons rient de bonheur en voyant de nouveaux adeptes. Deux-cent mètres sur le vélo, deux cent mètres à côté. On pousse, on glisse, on schplok, on cherche le bon itinéraire. On avance. Un peu. Devant nous, un camion est embourbé. On s'appuie sur sa carcasse pour passer le mur de boue qui l'entoure. On souffle. On s'encourage. On se décourage. Beaucoup. A peine vingt kilomètres en deux heures... Il en reste cent. A force de soupirs songeurs, Indiana a presque la tête d'un philosophe... Blanche-Neige s'inquiète. Alors, quand un 4X4 arrive, on espère ! Et on tend le pouce ! Les policiers s'arrêtent : "Si vous voulez, on peut vous déposer jusqu'au prochain village ?" Il faudrait être idiots, ou alors de vrais super-héros, pour refuser. On vire le chien de la remorque, et on y met vélos, sacoches, et héros de pacotilles. Et là...
C'EST LE DRAME !
Nous sommes tombés sur un chauffeur fou, tout droit sorti des Studios Pixar !!! Il croit que son 4X4 est un bolide super sonique, et fait fi de tous les nids de poule (qui sont plutôt des nids de tyrannosaures d'ailleurs...)! Blanche-Neige s'agrippe à son Capitaine, et les deux sursautent, se cassant le coccyx sur la tôle... La princesse pleure de panique en voyant la route défiler à une vitesse supranaturelle, et Indiana se tient la sixième vertèbre : ce serait quand même ballot de la perdre après tout ça... Reste plus qu'à prier le lion à six ailes, on sait jamais, on a vu des miracles partout. Et puis, merde à la fin, les contes de fées, ça ne peut pas se finir comme ça !
Les fées susmentionnées ont dû nous entendre, et, par souci du travail bien fait, ont validé le miracle. Nos deux héros descendent du bolide en titubant, plus ivres qu'après une soirée d'étudiants en droit.
Ouf.
Il reste donc 70 kilomètres. Que nous ferons à vélo. Dans la gadoue, mais en vie. Ca tombe bien, parce que maintenant, la route monte... quelques neuf-cent mètres de dénivelé à se cogner. Bagatelles !
En haut du sommet, nous nous arrêtons manger. L'appel du ventre, toujours. Là, quelques femmes et un bambin. Pas de "gringo" à l'horizon. Ah, si, quand même, un groupe d'adolescents avec la bêtise propre à leur âge : "fjdkqslmogidqhjo, Gringo!, jdqeisqnioenfioa, Gringa !" Mais bien sûr... Nous mangeons donc. Le riz blanc de midi. Mmmmmmmmmmmmm.... Puis, allez savoir pourquoi, les femmes ont envie d'être gentilles, et commencent à nous parler. D'où on vient, tout ça, tout ça. Enfin, les choses sérieuses commencent : "Vous voulez pas emmener la petite avec vous ?". Les Jones se regardent, dubitatifs. C'est une blague ? Mais la Péruvienne n'a pas l'air de rire. Et finalement, nous non plus. Elle réitère la question ; nous faisons "non" de la tête ; et mangeons notre riz blanc. Piètre consolation de la misère humaine.
Le lendemain, Blanche-Neige et Indiana recevront d'autres propositions, se feront appeler "gringo, gringa" cent fois par heure, feront deux, trois leçons de savoir-vivre, commenceront à comprendre ce que veut dire "harcèlement moral", entameront deux, trois discussions, perdront de l'énergie pour rien, glisseront dans la boue, perdront de l'énergie tout court, descendront deux milles mètres d'altitude en 5 heures, éviteront de justesse les chiens qui leur mordent les sacoches, et finalement, péteront les plombs. Car ce ne sont pas de vrais super-héros. Et que s'il y a bien quelque chose d'insupportable sur cette basse terre, c'est la bêtise humaine.
Bref, à l'heure qu'il est, nos deux héros en toc sont avachis sur le lit d'un petit hôtel, ils ont les yeux qui piquent et les chaussettes mouillées. Mais ils gardent espoir, parce que, vous savez quoi ? Sur la couverture du lit, il y a un lion à six ailes...

Avril 2009 - Perou - La gadoue en images....











Avril 2009 - Perou - La Cordillera Blanca... " La demeure d'un ciel !" (1)



Cordillera Blanca. Longtemps, nous nous sommes demandés d'où venait ton nom. Rien n'était blanc autour de nous ; nous ne voyions que fumées et poussières. Nous avons même douté de ton existence. Pourtant, quelque chose nous poussait à venir te voir et te toucher.Alors, pour venir jusqu'à toi, nous avons quitté le monde des hommes. Nous avons quitté Trujillo, sa jolie place, et ses pains dorés. Nous avons quitté les longueurs planes du bitume.
Nous sommes au milieu de rien, et une piste part sur le côté. A l'entrée, une maisonnette et un gardien. Que garde-t-il ici ? Le chemin part à l'horizon sans se préoccuper de nous. Nous prenons de l'eau, car nous sentons qu'elle se fera rare dans ce décor de désert. Nous sommes seuls. Enfin ! Le silence comme troisième compagnon.
Pour venir jusqu'à toi, nous avançons cahin-caha sur une terre moins lisse, nous dormons sous un pont, nous traversons mille tunnels. Et plus nous avançons, plus tu sembles t'éloigner. Comme si tu t'amusais à éprouver notre foi. Notre traversée du désert à nous... Bientôt, la piste n'en est plus une : le soleil chauffe notre échine et nous peinons à avancer sur les pierres montagneuses qui tombent à nos pieds. Nous progressons, pas à pas, tels deux Sisyphe, poussant nos vélos et ne regardant même plus le ciel. Nous savons pourtant que tu es là, quelque part, mais si loin encore.
Pour venir jusqu'à toi, nous nous balançons sur les roues d'un camion, ivres de cahots et de soleil persécuteur ; nous nous fondons de nouveau dans l'agitation de la ville et des fumées nauséeuses ; nous voyons le soleil partir, las sans doute de notre résistance. Mais toi tu veux toujours plus, tu veux voir si nous sommes capables de nous salir et de mettre les pieds dans la boue pour toi. C'était mal nous connaître de penser le contraire. Alors nous roulons dans la fange et les eaux boueuses ; nos vélos grincent sous l'assaut de ton sable argileux ; un de leurs câbles lâche prise, déçu de cette maltraitance. Mais nous continuons, nous ne voulons pas reculer. Et sans doute ne le veux-tu pas toi non plus, car, malgré tes caprices, tu t'arranges pour mettre les bienfaiteurs de ta nuit sur nos chemins. On le sait bien, nous, que Maria vient de toi ; que c'est toi qui l'a envoyée pour nous rassurer un peu. Elle, là, au bord de la route, comme si elle nous attendait. Elle qui, comme un guide, comme un relais, nous mène dans sa petite maison, nous sert une soupe chaude, et borde notre lit. Sa foi à elle ne fait pas de doute. Et nous continuons, veste sur le dos et bonnet sur la tête. Une autre piste s'ouvre : un désert froid cette fois.
Pour venir jusqu'à toi, nous laissons couler la pluie sur nos joues sèches, et buvons l'eau de tes rivières. Nous écoutons le silence ; notre souffle devient plus humble. Nous ne te lançons aucun défi ; nous venons te voir, voilà tout. Sûrs de trouver en toi un nouveau trésor : la demeure d'un ciel.
Alors tu as fini par croire en nous toi aussi, et tu nous as ouvert tes portes !
Au petit matin, un rayon de soleil nous dévoile la blancheur de tes neiges. Nous sommes à 4300 mètres : nous apercevons devant nous l'escalier qui mène à ta cime. Nous sourions de tes bras enfin tendus. Nous avançons ! Sur le chemin, tu nous révèles tes joyaux : d'étranges plantes longilignes, dont toi seule a le secret[2], nous invitent à regarder le ciel. Là-haut, tes pointes épurées tricotent de nouvelles nuées. Sur ton tapis de mousse, trois lamas nous regardent, un peu surpris, peut-être jaloux de voir que tu as ouvert tes portes à des inconnus. Des chiens fous dévalent la montagne en nous apercevant : au loin le chaume d'une hutte où vit leur maître sans âge. Des bergers à cheval passent leur chemin ; nous les avons à peine entendus. " Qué tal, Amigo ?" Dans tes bras, nous ne sommes donc plus des gringos ; mais des amis, des frères humains.
Nous avançons. Lentement. Je sens mes gestes appesantis. Je m'arrête souvent. Je bois ton eau glacée. Je respire. L'écharpe de nuages cache maintenant le soleil, et j'ai froid. Nous avançons, et peu à peu tu te dévoiles, tu dénudes tes épaules blanchies par la nuit passée. Une mule attend. Nous sommes là, enfin chez toi. Devant nous, une lumière incroyable fait miroiter ton corps dans les veines d'eau des pozzis. 4800 mètres de beauté. Le ciel peut être fier de sa demeure.
Mais lui aussi veut être sûr de notre détermination. Bientôt, la neige fondue colore le noir de nos gants et se colle à nos roues. Nous ne sentons plus nos doigts, et nos larmes de douleur ne les réchauffent pas. Mais nous ne t'en voulons pas, Cordillera, ni à toi, ni au ciel. Nous savons bien que les trésors de ce monde ne se servent pas sur un plateau d'argent. Nous savons qu'ils sont faits de moments uniques, comme ceux que nous venons de partager avec toi. Car jamais nous n'oublierons que tu existes. Et lorsque nous serons de nouveau en bas, lorsque nous serons de nouveau des gringos dans une société qui ne te connaît plus, alors nous penserons à toi. Nous nous souviendrons que tu nous as ouvert les bras, et nous serons heureux !
[1] Titre emprunté à une chanson de Camille...
[2] Ces plantes, dont j'ai oublié le nom et que vous voyez sur les photos, ne poussent, paraît-il, que dans cette zone précise de la planète...

Avril 2009 - Perou - La Cordillera Blanca en images...