Dans le coin d'une boutique, une vieille femme est assise. Sous son chapeau d'homme, ses rides dessinent les sillons de terre qu'une vie entière a labourés. Elle n'a pas l'air fatigué, non ; elle attend. Elle est bien ici ; ses enfants veillent sur elle. Elle aussi a dû avoir vingt ans, comme ces deux jeunes femmes que nous avons rencontrées avant elle. Vingt ans... l'âge de toutes les promesses ! Un éclat de rire illumine le sourire de la jeune maman... Elle n'en revient pas ! " Tu as 29 ans et toujours pas d'enfants ! Après six ans de vie commune ! " Elle reformule en quechua pour être sûre d'avoir bien compris. Je lui explique que je prends une pilule contraceptive : un silence. Cette fois, elle n'est vraiment pas sûre d'avoir compris. " Ici, on a un enfant avant même de se marier ! ". Et c'est vrai que l'on voit partout de jeunes mamans, portant leurs bambins dans un lange noué sur le dos... "Quinze, dix-sept ans, c'est l'âge normal pour avoir un enfant ici ! ". Evidemment. Je repense à mes petites lycéennes... Nos deux indigènes ne leur ressemblent pas : elles ont peut-être la malice de leur jeunesse, mais elles ont le regard d'une femme qui a déjà vécu. Et je comprends qu'à leurs yeux, je suis déjà un peu vieille... Autour de nous, une dizaine de marmots vont et viennent. Ils sont curieux de nous voir : Guillaume se laisse toucher la barbe et les poils, drôle d'ours parmi des corps imberbes. Les deux jeunes femmes ne tarissent pas de questions : que mange-t-on ? où est ma jupe traditionnelle ? quelle est la monnaie de notre pays ? c'est vos parents qui paient le voyage ? ils sont où vos parents ? et il faut combien de temps pour aller chez vous ? ... A chacune de nos réponses, un regard d'étonnement et une exclamation muette. Nous sommes plus que jamais au coeur de l'Equateur, perdus entre deux nappes de neblina (2), réfugiés dans une communauté à l'héritage inca.
Pour parvenir jusque là, nous avons déjà franchi quatre grandes montagnes à plus de 3000 mètres d'altitude. Le silence de nos Pyrénées a depuis longtemps été troqué pour la frénésie latine. Nous avons soufflé pour venir jusqu'ici, nous avons rougi sous l'effort. Et nous avons noirci sous le CO2... mon désamour.
"L'air pur de la montagne ! "... Jamais expression n'a été plus galvaudée qu'ici. A chaque inspiration, nous avons empli nos poumons de carbone ; le revers de manche qui essuie mon visage s'est teinté de noir. Nous éprouvons plus que jamais la pollution. Bus et camions se transforment en locomotives à charbon, et nous inondent de leur sombre vapeur... Nous détournons la tête, et plissons les yeux sur les immondices qui habitent le bas-côté.
La pollution. Il y aurait tant à dire. Au Salvador et au Honduras, les détritus nous ont souvent fait une haie d'honneur. Au petit matin, mille feus de plastiques ont égayé nos chemins ; les mères se sont amusées avec leurs enfants à jeter les bouteilles de coca dans la rivière. Partout des panneaux interdisant de jeter les déchets ; et tout autour des couches culottes usagées, des canettes de bières, des légumes avariés, des sacs plastiques. Des sacs plastiques à la pelle ! Au moins deux pour mettre quelques croissants, et trois un fromage crémeux. La poubelle publique est à la sortie du village. Dans ces pays, la pollution se voit et se respire ; elle est moins hypocrite qu'aux Etats-Unis ou en Europe...
Et puis il y a la pollution qui ne se voit pas : partout fleurissent des antennes de téléphonie mobile. Dans un pays aussi petit que le Panama, pas moins de quatre agences se déchirent le marché, et les mini-tours Eiffel se disputent la montagne. Des plaintes commencent à être déposées de-ci de-là, car on a constaté une recrudescence de cancers dans les zones concernées. Et puis il y a la pollution lente. Celle qui ne se démasque qu'avec les années. Celle qui commence déjà à balbutier qu'il est trop tard... Celle qu'on ne veut pas entendre. Ce matin, un paysan me disait que le climat ici avait changé ; qu'avant il y avait un hiver et un été, mais que maintenant, on ne savait plus trop. Au Panama, alors qu'une pluie torrentielle s'est abattue en plein mois de février, on a vu les gens pris de panique... Il ne peut pas pleuvoir au mois de février, il ne doit pas pleuvoir au mois de février ! On se lamente déjà sur la récolte perdue... Alors, évidemment, ça peut arriver ; on a déjà vu ça il y a cinquante ans. Bien sûr. On peut se rassurer comme on voudra. On peut aussi ouvrir les yeux et les poumons.
Souvent, les gens nous demandent pourquoi on ne fait pas la même chose en voiture... On leur dit que l'on est heureux de ne pas polluer. Ils nous regardent alors d'un air entendu qui ne l'est pas vraiment. Pourtant, une conscience collective est en train de se former, et, plus que jamais, l'éducation doit être première ; mère de toutes les vertus. Et nous, nous y allons de nos petites résolutions, nous gardons les sacs plastiques et les réutilisons autant que faire se peut. Et puis nous parlons, nous parlons, nous parlons.
(1) arepa: galette de maïs
(2) neblina : brouillard épais que les hautes montagnes de l'Equateur affectionnent particulièrement...
Pour parvenir jusque là, nous avons déjà franchi quatre grandes montagnes à plus de 3000 mètres d'altitude. Le silence de nos Pyrénées a depuis longtemps été troqué pour la frénésie latine. Nous avons soufflé pour venir jusqu'ici, nous avons rougi sous l'effort. Et nous avons noirci sous le CO2... mon désamour.
"L'air pur de la montagne ! "... Jamais expression n'a été plus galvaudée qu'ici. A chaque inspiration, nous avons empli nos poumons de carbone ; le revers de manche qui essuie mon visage s'est teinté de noir. Nous éprouvons plus que jamais la pollution. Bus et camions se transforment en locomotives à charbon, et nous inondent de leur sombre vapeur... Nous détournons la tête, et plissons les yeux sur les immondices qui habitent le bas-côté.
La pollution. Il y aurait tant à dire. Au Salvador et au Honduras, les détritus nous ont souvent fait une haie d'honneur. Au petit matin, mille feus de plastiques ont égayé nos chemins ; les mères se sont amusées avec leurs enfants à jeter les bouteilles de coca dans la rivière. Partout des panneaux interdisant de jeter les déchets ; et tout autour des couches culottes usagées, des canettes de bières, des légumes avariés, des sacs plastiques. Des sacs plastiques à la pelle ! Au moins deux pour mettre quelques croissants, et trois un fromage crémeux. La poubelle publique est à la sortie du village. Dans ces pays, la pollution se voit et se respire ; elle est moins hypocrite qu'aux Etats-Unis ou en Europe...
Et puis il y a la pollution qui ne se voit pas : partout fleurissent des antennes de téléphonie mobile. Dans un pays aussi petit que le Panama, pas moins de quatre agences se déchirent le marché, et les mini-tours Eiffel se disputent la montagne. Des plaintes commencent à être déposées de-ci de-là, car on a constaté une recrudescence de cancers dans les zones concernées. Et puis il y a la pollution lente. Celle qui ne se démasque qu'avec les années. Celle qui commence déjà à balbutier qu'il est trop tard... Celle qu'on ne veut pas entendre. Ce matin, un paysan me disait que le climat ici avait changé ; qu'avant il y avait un hiver et un été, mais que maintenant, on ne savait plus trop. Au Panama, alors qu'une pluie torrentielle s'est abattue en plein mois de février, on a vu les gens pris de panique... Il ne peut pas pleuvoir au mois de février, il ne doit pas pleuvoir au mois de février ! On se lamente déjà sur la récolte perdue... Alors, évidemment, ça peut arriver ; on a déjà vu ça il y a cinquante ans. Bien sûr. On peut se rassurer comme on voudra. On peut aussi ouvrir les yeux et les poumons.
Souvent, les gens nous demandent pourquoi on ne fait pas la même chose en voiture... On leur dit que l'on est heureux de ne pas polluer. Ils nous regardent alors d'un air entendu qui ne l'est pas vraiment. Pourtant, une conscience collective est en train de se former, et, plus que jamais, l'éducation doit être première ; mère de toutes les vertus. Et nous, nous y allons de nos petites résolutions, nous gardons les sacs plastiques et les réutilisons autant que faire se peut. Et puis nous parlons, nous parlons, nous parlons.
(1) arepa: galette de maïs
(2) neblina : brouillard épais que les hautes montagnes de l'Equateur affectionnent particulièrement...
6 commentaires:
quand j'ai lu vos lignes, j'ai eu l'impression d'être à La Paz, en Bolivie, mais les croissants en moins... et je me souviens aussi de tous ces sacs plastiques jonchant la terre à la sortie des villages... et des hommes criant leur destination dans les bus taxi.. petit retour en arrière...
la question est: le camion tout fumant vous a-t-il dépassés et, le cas échéant, de quelle couleur en êtes vous ressortis ???
mama
La reponse est : OUI!!!!!! Et c'est loin d'etre le seul!!!! Quant a la couleur de nos tee-shirt, elle est... improbable!!!!
Pour ma part, je me suis cru à Ouaga. Ceci dit, pas besoin d'aller très loin... Naples l'année dernière était sous les détritus... Sans système organiser de retraitement et éducation, difficile de lutter contre celle-ci. Pour ma part, j'ai réussi à convaincre la boulangère de ne plus me donner de sac en plastique pour mettre mes croissants... pour faire 50 m. Un grand pas pour l'humanité ;-)
A presto
Sara
je rajoute :
Le peu qu'on peut faire, le très peu qu'on peut faire, il faut le faire, pour l'honneur, mais sans illusion.
Théodore Monod
a presto
Sara
bah, mais tu dois avoir les doigts tout gras et tout dégueux après 50mns de croissants à même les mains... bah, caca :)
mama
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