" - Ma chérie, j'ai une mauvaise nouvelle : je crois bien que ta roue est cassée ! "
Coup de massue sur la tête, regards incrédules, cœurs serrés. Nos deux esprits ont tôt fait de mesurer les conséquences d'un tel pépin. Une de nos craintes les plus latentes a donc décidé de sortir au grand jour, là, au beau milieu des cartons, sur un coin du perchoir de notre aéroport. Un silence d'abord. Le temps de se faire à une réalité que nous ne voulons voir. Puis le temps des jurons, des soupirs, des malédictions. Chacun fait comme il peut pour s'approprier cette nouvelle donne. Haddock gesticule et rit jaune ; Blanche-Neige ne dit rien et revoit en mémoire ce trou qu'elle n'a pas réussi à éviter. "Asi es"1, se dit-elle. Pas de vaine culpabilité. Finir les cartons et réfléchir. Vu la fracture de la jante, nous ne pouvons compter sur une réparation de fortune. Il faut trouver une nouvelle pièce, ce qui, à n'en pas douter, prendra du temps. Par chance, la Colombie est un pays de vélo, et nous connaissons l'existence d'une "casa de ciclista" dans la ville de Cali, au Sud du pays. Hernan, avec qui nous correspondons depuis quelques temps pourra sûrement nous aider. Nous décidons donc de changer la destination de notre vol, prévu initialement pour Cartagène...
Il est toujours difficile de savoir si le choix que l'on fait est le bon. Il est souvent préférable de ne pas se poser la question. D'ailleurs la chaleur d'Hernan à notre arrivée annihile toute once de regret. Nous comprenons vite que la frustration de ne pas nous aventurer dans le Nord du pays sera compensée par la singularité de notre rencontre avec la famille Yulé. De fait, après avoir remis notre roue entre des mains expertes, le verdict tombe : nous ne pourrons nous procurer une nouvelle jante avant un délai d'une semaine. Huit jours... qui pourraient aussi bien être dix, quinze ou vingt. Et que pouvons-nous faire sinon attendre ? Les nœuds de notre estomac se resserrent. Il ne s'agit pas tant d'impatience que d'embarras : nous ne pouvons décemment rester plus de trois ou quatre jours chez nos hôtes. Il faut se faire à l'idée de trouver un petit hôtel, et cesser de consulter nos relevés bancaires... Mais la famille Yulé n'est pas de celles qui abandonnent ses petits. Nous n'avons pas encore eu le temps de nous faire aimer qu'elle nous ouvre déjà les bras. Et la multiplicité de notre monde s'offre de nouveau à nous : du consumérisme de l'aéroport, nous passons à la chaleur gratuite d'un foyer colombien. Ainsi va l'Humanité.
Nous prenons donc quartier dans une maison ouverte sur cours, le sourire posé sur chaque regard, prêts à tisser le dessin d'une nouvelle amitié. Les jours passent, et les contours se tracent ; l'humour s'installe, les yeux se font rieurs et complices. Le canevas met à jour une spirale de générosité, qui se lit d'abord dans la fumée des fourneaux. A la vapeur des épices colombiennes se mêlent celle des crêpes et du pain français. Chacun est heureux de partager ce qui fait son quotidien. Nos papilles se bousculent à la dégustation de jus de goyage, papaye ou encore de lulo, drôle de fruit vert qui prend des aspects de potion magique. On questionne, on s'intéresse, on veut connaître la recette. On refait, mais ensemble cette fois. On rit de nos maladresses.
Puis l'on s'assoit dans un coin du jardin. On sort les photos de ceux qu'on aime ; on écoute l'histoire de chacun, on entre dans la confidence, dans les secrets que garde en son sein toute famille.
Puis Yulé père nous prend par le bras, et, de sa démarche boiteuse, nous conduit dans l'antre de son jardin labyrinthique. Là, il nous initie aux secrets du cacao. Ses yeux brillent de passion, en cueillant les fruits que nous n'avions encore jamais vus : ces grosses courges rouges et jaunes renferment la graine vénérée du monde entier. Nous observons, touchons, humons. Nous redécouvrons l'émerveillement d'un enfant devant un père qui connaît les secrets de la nature.
Puis Yulé fils nous prend par le bras, et, de sa démarche assurée, nous guide dans la forêt tropicale, à quelques kilomètres de là. Nous longeons un fleuve, marchons dans l'eau fraîche, traversons un pont de fortune.
Le soir, Sista, nouvelle mère-courage, nous attend un jus de goyave à la main...
Notre estomac n'est plus noué.
Nous ne connaîtrons pas le Nord de la Colombie, mais, à vrai dire, cela n'a pas tellement d'importance. Nous savons que nous sommes là où nous devons être...
1 " C'est comme ça ! "
2 commentaires:
j'espère que vous avez pris quelques graines de cacaoïer dans vos sacoches, histoire de planter ça à votre retour :-)
Mama (qui vient de s'empifrer toute une tablesse de l'affreux sésame...)
on a envie d'y être...
Bon courage pour votre attente. Vous semblez bien entourés !
A presto
Sara
Enregistrer un commentaire