Allez, soyons honnêtes : nous n'avions jamais entendu parler de ce bout de terre, discrètement collé au grand Mexico. La douceur du nom et ses promesses d'exotisme attiraient d'autant mieux notre curiosité ! Enfin une terre vierge ! Enfin un pays que personne ne connaît, loin du marchandising touristique ! Enfin un asile de tranquillité et d'authenticité !
En termes d'exotisme, nous n'avons pas été déçus... Au passage de la douane, un grand homme noir nous reçoit, et nous parle... en anglais! Non par souci d'adaptation aux gringos apparents que nous sommes, mais tout simplement parce que l'anglais est ici la langue nationale, et que le dollar bélizien est encore à l'effigie de la Reine d'Angleterre. Le facies maya a été balayé, et remplacé par celui des esclaves d'Afrique noire et de leurs descendants. Le dépaysement est complet !
Et il continue avec la deuxième personne que nous rencontrons : ni Anglais, ni Africain, mais Chinois ! La traversée du pays suffit à se rendre compte que l'Empire commercial chinois s'est emparé de la majorité des petites "tiendas" du Belize. A la chaleur latine succède ici la froide indifférence asiatique, dont chaque phrase anglaise prend l'allure d'une vague d'insultes tonitruantes...
Nous continuons notre avancée dans ce drôle de pays, et nous rendons vite compte que la terre vierge a visiblement été déflorée, pour ne pas dire violée et bafouée. Sur la Côte caraïbe, les immeubles touristiques, excités par le luxe et par l'argent facile, sont en pleine érection. La terre s'est vendue pour quelques poignées de dollars, et les fruits qu'elle donne à présent ne se mangent pas. Aveuglés quelques instants par cette richesse éblouissante, nous en venons à croire que le pays porte une économie fleurissante, et que le tourisme a dû profiter à ses habitants. Naïveté, quand tu nous tiens ! Il suffit de s'enfoncer un peu dans les terres pour voir la misère à l'étalage. L'atmosphère est tendue ; des hommes éméchés arpentent les bas-côtés ; les boutiques sont petites et étroites, et des grilles abritent parfois le caissier. Nous hésitons à faire les courses. Dès que nous nous arrêtons, nous nous transformons en dépotoirs à solitudes : un jeune homme, cabossé par la vie et par les coups, une canne à la main et une balafre à la joue, se présente péniblement ; un vieillard édenté tient absolument à nous indiquer le chemin ; un enfant dont les pieds sont cachés par la poussière ne cesse de susurrer : "gringo, gringo". Comme il est difficile de côtoyer la misère ! Car il ne s'agit plus de pauvreté ici. Des gens pauvres, nous en avons rencontré beaucoup dans ce voyage. Au Belize, ce sont des "miséreux" que nous rencontrons. Des gens perdus, abîmés, détruits. Et il est difficile de les regarder en face. Il est difficile de ne pas sentir son cœur se crisper. Car la misère tend un miroir dans lequel on ne veut pas se regarder. Elle appelle à la lucidité et à la franchise. "Voilà, nous dit-elle, regarde ce dont l'Homme est capable. Regarde le fruit de l'Histoire et de la Société. Regarde bien, et grave ces images en toi, car il faut te souvenir que l'Homme, c'est aussi cela."
Et mon cœur ne devrait pas se crisper, mais bien plutôt se gonfler. Se gonfler d'empathie et d'humanité. Et il ne s'agit pas de principes moraux, mais de la conscience d'appartenir tous au même monde. Mais c'est là un trésor que nous ne faisons qu'entrevoir, et l'expérience d'une vie ne sera peut-être pas suffisante pour arriver à le sortir de terre.
La terre bélizienne nous promet pourtant bien d'autres trésors. Ceux-là sont beaucoup plus faciles à trouver, puisqu'il suffit d'ouvrir les yeux pour les voir. C'est un arbre géant qui surplombe les palmiers ; c'est une rivière limpide qui coule sans entrave ; c'est un relief qui prend peu à peu du caractère. Nous nous éloignons de la côte pour nous enfouir bientôt dans les montagnes guatémaltèques... L'Amérique centrale !
Mais l'on ne sort pas du Belize comme d'un amphi d'université. Après la rencontre des Empires anglais et chinois, nous avons la vague impression de nous heurter à l'Empire soviétique... Les frais de douane vident littéralement notre porte-monnaie, et un panneau aux lettres manuscrites nous informe que certains produits sont soumis à restriction pour le passage de la frontière. Parmi ces produits, figurent, entre autres : pâtes, riz, papier hygiénique (!), et, plus surprenant encore, "littérature" ! Autant dire que nous constituons des contrebandiers de choix.... Nous ne pipons mot, baissons les yeux, et, par chance ou par miracle, réussissons à éviter la fouille, et l'amende. Nous sommes prêts pour la trêve de Noël !
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1 commentaire:
Quelle tristesse...
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