Après le cliquetis reposant des vagues sur le sable, nous reprenons notre chemin. Ainsi va la vie de l'itinérant à l'instinct voyageur. Il se sent bien ici, mais doit partir. Il ne sait trop pourquoi, car rien ne le presse ; mais il faut partir toujours, accrocher son regard au nouvel horizon qui se dessine. Un autre sable nous attend, un autre sel, un autre vent. Un souffle nouveau toujours.
Nous longeons la mer. La route est plate et nonchalante, devenue paresseuse à force de ne voir personne. Nous sommes heureux de cette quiétude redécouverte. L'air a l'odeur du sel, et nous regardons les bateaux de pêcheurs s'éloigner au loin. Quelques courses au marché du village, la sueur sur les tempes, le délice d'un rafraîchissement sur la table.
Qui a dit que la bicyclette était lente ? En quelques jours, notre paysage de vie a tellement changé ! De la montagne verte et fraîche de l'Equateur, nous foulons maintenant le sol d'un Pérou aride et désolé. Des kilomètres de sable, des arbustes isolés, des villages de pêcheurs travailleurs. Le sourire d'un enfant si fier de son nouveau lance-pierres. Nous avançons dans un paysage qui se vide et s'allonge les bras ouverts, attendant que le soleil le brûle. Le chaland attend que le temps passe, et nous salue fortement, diversion inattendue.
L'image est pittoresque mais pas idyllique. Dans cette avancée désertique, du pétrole et de nouveaux gisements : le sable est traversé de part en part par un corset de tuyauteries. Des hommes travaillent au service de l'or noir. Nous avançons. Nous ne sentons plus la caresse de l'odeur du sel ; l'air marin a été chassé, maltraité. La route est jonchée de charognes, l'odeur de la ville approche ; avec cette impression bizarre de faire un pas dans le Tiers-Monde. Le troisième, le délaissé, celui qui n'a pas sa place ici, celui qu'on ne sait pas nommer. L'autre. Le pas comme nous. Celui qui pue. Au milieu d'une terre asséchée, des taudis, des enfants nus. Et des ordures. Des hectares d'ordures. Les cabanias à cent dollars ont fait place à la pauvreté. Ce n'est pas la première fois que nous la rencontrons, mais ici, elle s'étale et prend ses aises. Les bouteilles de bière trainent sur une table à huit heures du matin ; je me fais siffler de nouveau. Je n'entends plus la mer, les klaxons envahissent le cercle de mon tympan. J'évite de nouveau les regards, et ne réponds plus à tous les saluts.
Et pourtant tout à l'heure, nous arriverons à Trujillo, la place de la ville sera belle et propre. Il n'y paraîtra rien.
Je me souviens de mon premier voyage au Pérou, de villes en villes ; et je ne me souviens pas des bidonvilles. Sans doute étaient-ils bien cachés ; sans doute aussi n'avais-je pas cherché à les voir. Aujourd'hui ils sont sur mon chemin. Et c'est bien. Car je vois le monde. Tel qu'il est et sans fioritures. Et tel doit être le voyage, découverte dépouillée ; mise à nue de nous et de ce qui nous entoure ; miroir ajusté. Vérité plus humble, parfois moins belle. Mais tellement plus noble.
4 commentaires:
Toujours aussi bien écrit et passionnant!
Nous espérons que le dos du vieux Jones va mieux! Bon courage à vous deux!
Sara et Sébastien
Salut les " jeunes " j'espere que les douleurs du capitaine s'attenuent(finalement c'est peut etre un signe de vieillerie).ceci dit je vous suis toujours avec interessement.BON COURAGE POUR LA SUITE .AD
Merci beaucoup!!!Mais onadu mal a dechiffrer les initiales... AD comme...
AD, c'est Adrien !!! votre fan de cousin ! et c'est mama qui l'dit !
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