Dans la petite boutique, un peu dans l'obscurité, le petit vieux à lunettes nous expose son dernier modèle de moustiquaire :
" - Elle est très facile à installer et peut couvrir un grand lit ! Il y a trois couleurs, vous pouvez choisir celle que vous voulez."
La moustiquaire est dépliée au milieu des shampoings, des miroirs et des parapluies. La petite abuela, droite sur sa chaise, tient sa canne à la main. Puis se lève lorsque nous entamons la discussion. Depuis le matin, nous sentons une certaine agitation dans le village et surprenons des bribes de conversation. Un homme a été tué cette nuit.
" - C'est que, voyez-vous, il y a beaucoup de délinquance par ici. Oh, pas dans le village même, mais par là, un peu plus loin."
Et les sempiternelles recommandations reprennent leur litanie. Il nous faut nous méfier ; ne pas sortir après sept heures du soir. Rester dans la ville, oui. Ne pas s'aventurer sur les routes.
Et nous écoutons, une fois de plus. Tristes de devoir nous rendre à l'évidence : le pays n'est pas sûr, et la liberté n'est bonne qu'à servir de nom aux villes. Nous n'avons jamais vu tant d'hommes en armes qu'ici, au Salvador. Le tenancier du petit hôtel où nous nous reposons, arbore un flingue dans la poche arrière de son jean. Un vigile est payé à porter un fusil toute la journée devant la porte d'entrée. Comme tant d'autres auprès des supermarchés, des banques, ou des stations services.
Cela ne fait que dix ans que le pays est sorti de sa guerre civile. En vain.
" - Il n'y a pas de travail. Et un pays ne peut pas fonctionner sans travail."
Ce n'est plus le petit vieux de la boutique qui nous parle, mais un autre vieillard. Celui que nous avons rencontré il y a deux jours, dans la petite cours d'un nouveau passeur de trésor. Je ne connais pas le nom de ce vieillard, mais son visage est là. Sous un large sombrero, ses yeux vifs révèlent une intelligence rare. Son sourire sans dents l'oblige à parler lentement, et son regard ne nous quitte pas : il s'assure que nous comprenons bien. Et, oui, nous comprenons. Nous comprenons que le pays va mal. Quatorze familles se partagent les terres et les richesses du pays. Il y aurait du travail pour tous. Mais il faudrait se donner la peine de réhabiliter les cultures de la terre. Le viejito fait une pause. Les aides accordées par les autres pays ne sont pas distribuées. Le peuple souffre. Nous restons en silence.
Sur la route, à côté, défile un long cortège politique : des jeunes habillés de rouge sont entassés à l'arrière des trucks. Des élections se préparent ; on réclame le changement. Notre petit vieux n'y croit pas beaucoup : " Ce n'est pas la démocratie, ici". Mais les jeunes sont jeunes, et les idéaux font vivre. Ils voudraient retrouver leur pays : celui où il y a du travail et où on n'achète pas ses fruits et légumes en dollars ! Car depuis sept ans, la monnaie du Salvador est le dollar américain.
" - Des alliances se trament dans le monde ; la gauche avec la gauche, la droite avec la droite. "
Notre petit vieux n'est pas optimiste : ses petits enfants vivront sans doute une troisième guerre mondiale. Et d'ici là, ils auront appris à se servir d'une arme, puisqu'elles sont plus faciles à trouver que le travail...
Dans la petite cours de notre passeur de trésor, la soupe est chaude. Les enfants, assis autour de nous, se taisent. Sans doute nous ont-ils entendu discuter, mais tout cela est encore bien loin de leurs préoccupations. Tant mieux.
A des milliers de kilomètres de là, dans ce monde en ébullition, les enfants de Gaza ont peur sous le déferlement des bombes. Et nous aussi, parfois, nous avons peur.
" - Elle est très facile à installer et peut couvrir un grand lit ! Il y a trois couleurs, vous pouvez choisir celle que vous voulez."
La moustiquaire est dépliée au milieu des shampoings, des miroirs et des parapluies. La petite abuela, droite sur sa chaise, tient sa canne à la main. Puis se lève lorsque nous entamons la discussion. Depuis le matin, nous sentons une certaine agitation dans le village et surprenons des bribes de conversation. Un homme a été tué cette nuit.
" - C'est que, voyez-vous, il y a beaucoup de délinquance par ici. Oh, pas dans le village même, mais par là, un peu plus loin."
Et les sempiternelles recommandations reprennent leur litanie. Il nous faut nous méfier ; ne pas sortir après sept heures du soir. Rester dans la ville, oui. Ne pas s'aventurer sur les routes.
Et nous écoutons, une fois de plus. Tristes de devoir nous rendre à l'évidence : le pays n'est pas sûr, et la liberté n'est bonne qu'à servir de nom aux villes. Nous n'avons jamais vu tant d'hommes en armes qu'ici, au Salvador. Le tenancier du petit hôtel où nous nous reposons, arbore un flingue dans la poche arrière de son jean. Un vigile est payé à porter un fusil toute la journée devant la porte d'entrée. Comme tant d'autres auprès des supermarchés, des banques, ou des stations services.
Cela ne fait que dix ans que le pays est sorti de sa guerre civile. En vain.
" - Il n'y a pas de travail. Et un pays ne peut pas fonctionner sans travail."
Ce n'est plus le petit vieux de la boutique qui nous parle, mais un autre vieillard. Celui que nous avons rencontré il y a deux jours, dans la petite cours d'un nouveau passeur de trésor. Je ne connais pas le nom de ce vieillard, mais son visage est là. Sous un large sombrero, ses yeux vifs révèlent une intelligence rare. Son sourire sans dents l'oblige à parler lentement, et son regard ne nous quitte pas : il s'assure que nous comprenons bien. Et, oui, nous comprenons. Nous comprenons que le pays va mal. Quatorze familles se partagent les terres et les richesses du pays. Il y aurait du travail pour tous. Mais il faudrait se donner la peine de réhabiliter les cultures de la terre. Le viejito fait une pause. Les aides accordées par les autres pays ne sont pas distribuées. Le peuple souffre. Nous restons en silence.
Sur la route, à côté, défile un long cortège politique : des jeunes habillés de rouge sont entassés à l'arrière des trucks. Des élections se préparent ; on réclame le changement. Notre petit vieux n'y croit pas beaucoup : " Ce n'est pas la démocratie, ici". Mais les jeunes sont jeunes, et les idéaux font vivre. Ils voudraient retrouver leur pays : celui où il y a du travail et où on n'achète pas ses fruits et légumes en dollars ! Car depuis sept ans, la monnaie du Salvador est le dollar américain.
" - Des alliances se trament dans le monde ; la gauche avec la gauche, la droite avec la droite. "
Notre petit vieux n'est pas optimiste : ses petits enfants vivront sans doute une troisième guerre mondiale. Et d'ici là, ils auront appris à se servir d'une arme, puisqu'elles sont plus faciles à trouver que le travail...
Dans la petite cours de notre passeur de trésor, la soupe est chaude. Les enfants, assis autour de nous, se taisent. Sans doute nous ont-ils entendu discuter, mais tout cela est encore bien loin de leurs préoccupations. Tant mieux.
A des milliers de kilomètres de là, dans ce monde en ébullition, les enfants de Gaza ont peur sous le déferlement des bombes. Et nous aussi, parfois, nous avons peur.
1 commentaire:
bon bah, interdit de sortir après 7 heures du soir, c'est bien compris hein ?!!
mama
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