15 novembre - Berta ou le mystere des relations humaines...

Berta est la réceptionniste d'un petit hôtel de petite ville. Elle est assise à son bureau, attendant le passant. Lorsqu'elle nous parlé la première fois, je n'ai pas senti la chaleur de son sourire. Deux jours plus tard, au petit matin, elle me serrait dans ses bras, de toutes ses forces, me remettant à Dieu. Berta ou le mystère des relations humaines. Comme si le voyage rendait toute inhibition superflue. Comme si le voyageur brisait toute règle sociale. Comme s’il y avait une urgence à aller à l’essentiel. Pas de temps pour la méfiance, la timidité, les manières.
Quelques échanges ont suffi pour qu’on se retrouve dans la « pobrecita casita » de notre Berta. Une petite cour de terre battue, une moustiquaire en guise de porte, trois chiots en train de téter leur mère, un perroquet muet. Et nos assiettes déjà pleines. Nous nous tenons face à Berta comme face à la condition humaine. Avec son sac de souffrances sur le dos. La mère courage lève parfois les yeux pour faire barrage aux larmes. Et les baisse aussi parfois : « No sé porque hay mala gente »[1]. Un de ses fils a été tué à Mexico. Et nous sommes là, à sa table, paumes ouvertes, prêts à recevoir ses secrets et à les emporter un peu plus loin. Prêts à porter le sac nous aussi. Berta n’a plus aucune confiance en son pays ; cela fait longtemps qu’elle est désenchantée. D’ailleurs, elle ne vote plus : « A quoi ça servirait ? ». Elle se contente de son salaire de misère, gagné au noir à la petite semaine. Et elle nous fait confiance à nous, étrangers que nous sommes. Elle nous sourit, elle rit avec nous. Car Berta, c’est aussi la joie d’accueillir, de recevoir. La joie d’être ensemble. De nous faire goûter la tequila, de nous préparer un « pollo asado », d’aller nous chercher un kilo de crevettes toutes fraîches. La joie de nous offrir un souvenir. La joie de nous serrer dans ses bras.
Et je m’étonne de cette relation si forte. Si sincère.
Combien de temps nous faut-il, dans nos vies, pour qu’un ami ose un jour nous serrer si fort dans ses bras, et nous dire que l’on compte pour lui ?
Alors bien sûr, ce n’est pas la même culture. Evidemment, tout cela est éphémère et nous ne sommes que de passage. Et peut-être est-ce aussi pour cela que la relation est épurée, saine, dépouillée de toute fioriture. Peu importe qu’elle soit courte ; cette relation est là. Elle existe. Et lorsque nous sommes repartis ce matin-là, nous avions tous le cœur chaud. Le cœur prêt à recevoir et à donner encore. Le cœur « entrésoré » !

Le lendemain, nous avons rencontré Paulo. Dix minutes. Peu de mots. L’essentiel. Bien loin des questions américaines sur nos performances chiffrées. Dix minutes, et Paulo aussi a ouvert son sac de vie. Et la profondeur de son regard lorsque nous l’avons quitté m’émeut encore. Si peu de mots, tant de compréhension. Le temps d’une vraie rencontre que je ne m’explique pas. Le mystère des relations humaines.
[1] « Je ne sais pas pourquoi il y a des gens mauvais »

Aucun commentaire: