Des prejuges, a priori, et autres idees recues...

Ne pas avoir de prejuges est le B.a.ba du politiquement correct. Nous autres, ferus d'education et de pedagogie, ne cessons d'inculquer a nos cheres tetes blondes qu'il leur faut penser par eux-memes. Mefiez-vous de la doxa! Et c'est a coup de citations socratesques et autres "Connais-toi toi-meme" que nous enfoncons le clou.
Mefions-nous de la doxa. Comme les mots sont faciles parfois. Tout coule sous le sens...
Et pourtant. Pourtant nous en sommes petris de cette foutue doxa, de cette foutue "opinion", celle dont on s'impregne comme du lait maternel. Celle qui nous sert de lunettes, lorsque notre regard se pose sur l'inconnu. Celle qui nous sert d'idees, lorsque nous en sommes depourvus. Allons, allons. Combien de fois avons-nous parle d'un sujet sans le connaitre? Combien de fois avons-nous soutenu un avis, sans meme avoir pris le temps de le formuler? Combien de fois Maitre Ego a-t-il pris la parole, sans savoir qu'il etait le perroquet du dieu "On dit"?
Lorsque nous avons accepte l'invitation de Lorraine et Peter, nous ne savions pas grand chose d'eux. Nous avions echange quelques banalites sur la beaute du Yellowstone et ecoute quelques conseils devant la carte routiere. Nous savions qu'ils etaient tous deux instituteurs (un professeur ne saurait etre foncierement mauvais, dixit Doxa...), qu'ils aimaient faire du velo, et qu'ils vivaient a Salt Lake city. Nous n'avions aucunement l'intention de nous rendre dans cette grande ville, mais, je ne sais pourquoi (intuition ou 6eme sens?), nous avons accepte l'invitation. Ce serait l'occasion pour nous de nous reposer un peu, de faire des courses un peu specifiques, et de jeter un oeil avise sur le systeme scolaire americain...
Nos chemins se sont donc separes la-dessus. Nous nous donnons RDV dans une quinzaine de jours, le temps pour nous de faire rouler les jambes sur quelques kilometres. Et de faire d'autres rencontres! Je me souviens par exemple de cette femme, tres "mere de famille parfaite et moderne", qui nous a gentiment aides pour que nous puissions dormir sur une aire de pique-nique. Celle-ci, grande et tres bien entretenue, jouxtait une eglise non moins grande et non moins bien entretenue. Et nous d'apprendre que l'aire de pique-nique appartient a l'eglise, et qu'il nous faut appeler le pasteur pour avoir son accord. Vous m'en direz tant. Et nous d'apprendre qu'il s'agit de l'eglise de "Jesus-Christ of Latter day Saints". Fort bien. Le pasteur est injoignable mais la mere de famille nous rassure et nous propose de poser simplement les matelats a l'abri des regards. Ce que nous ferons. En attendant ce bon moment, nous sirotons du the, lisons, ecrivons. Un peu plus tard dans l'apres-midi, la mere de famille revient. Elle n' a pas reussi a joindre le pasteur mais a quelque chose pour nous. Un livre et une photo de la plus belle eglise de "Jesus-Christ of Latter day Saints" a Salt Lake City. Je tourne la carte : http://www.mormons.org/. Et nous d'apprendre que nous sommes en haut lieu mormonesque et que Salt Lake City en est la capitale. Nous laissons a la mere de famille la bible mormone : nous n'avons plus de place sur nos velos... (la mauvais foi est parfois d'un grand secours!)
Les Mormons. Que savons-nous des Mormons? Pas grand chose, mais la Doxa, elle, sait. C'est une secte. Ils vivent a la bougie. Ils ne font pas l'amour. Ils sont fermes aux autres. Ils ne boivent pas d'alcool. Leurs enfants ne vont pas a l'ecole publique. Ils votent a droite.
Ouf! Nous voila renseignes. Ah, j'oubliais : ils font du proselytisme. Et la, la Doxa s'enfonce bien dans son fauteuil, petit sourire en coin et regard acere : "Cette mere de famille n'en est-elle pas la preuve? Hein? Je vous l'avais bien dit!"
La nuit passe, les kilometres defilent, nous arrivons chez Lorraine et Peter. Notre intuition ou notre 6eme sens avait raison : ce sont des gens formidables, et nous passons des heures delicieuses avec eux. Je leur raconte alors, l'air amuse et entendu, l'anecdote de la mere de famille mormone. Lorraine sourit : "Oui, il y a beaucoup de mormons ici. Nous sommes mormons nous aussi. " La Doxa s'enfonce de honte dans son fauteuil. La lecon de vie peut commencer. Nous venons de nous rendre compte que les lunettes de l'opinion nous avaient rendus aveugles.
Si nous ne les avions pas questionnes, Lorraine et Peter ne nous auraient jamais parle de leur religion. Mais maintenant, j'ai envie de savoir. Par moi-meme. Enfin.
Ils ne boivent ni alcool, ni the, ni cafe. Ils aiment a dire un benedicite avant le repas mais ne le font pas en notre presence. Ils ont l'electricite (!) et font l'amour. Ils accueillent chez eux des etrangers et sont prets a faire 800 km en voiture pour les accompagner au Parc de Moab. Ils enseignent dans une ecole publique. Ils ont un sens de l'humour aiguise, et disent meme des gros mots (oh!). Et ils voteront pour Obama.
La Doxa est maintenant sous terre, et j'ai bien envie de l'y maintenir, les deux pieds joints, et a gros coups de godillots!
Cela n'a l'air de rien, mais cette petite aventure nous a considerablement touches. Nous mesurons a quel point il est important de voir de nos propres yeux, et de questionner de notre propre voix. Nous prenons conscience des multiples bienfaits d'un voyage tel que le notre. Nous rencontrons vraiment les hommes. Tels qu'ils sont, et non tels qu'on voudrait nous les montrer. Notre voyage est diametralement oppose a la Doxa, dans le sens ou il n'a pas de filtre. Ni celui de la television, ni celui des journaux, ni celui du "On dit". Et c'est pour cela qu'il etait bon de choisir l'Amerique du nord. Les Etat-Unis d'Amerique. Car, en bons Francais que nous sommes Guillaume et moi, nous sommes partis avec beaucoup d'idees recues sur ce pays tout puissant. Certains de nos prejuges se sont verifies, d'autres non. Mais nous savons maintenant pourquoi nous avons telle ou telle opinion sur ce pays.
L'aventure mormone aura ete l'une des plus belles de ce voyage : elle nous a offert une tres belle rencontre, et surtout, elle a seme en nous la graine de l'un des plus beaux tresors que nous puissions trouver : l'humilite.
A nous maintenant de la faire germer.

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